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Notre-Dame-des-Fleurs

mise en scène Antoine Bourseiller

:Jean Genet et la musique

Les chansons populaires ont été un des ferments de son imaginaire, car il a été placé adolescent chez René de Buxeuil, auteur-compositeur de chansons à succès. C’est ainsi qu’il a fréquenté Nini Buffet, grande chanteuse réaliste qu’il a beaucoup aimée, et Damia, plus célèbre encore, avec laquelle il a noué plus tard, une vive amitié. Or le répertoire de Damia représentait la vie des matelots, des voyous, des maquereaux, des gigolos, des putains, des femmes délaissées, de l’amour triste, de la nostalgie du brouillard, de l’accordéon : tout l’univers de Jean Genet ! On pourrait dire que son univers existe comme thèmes de chansons avant même de prendre une matérialité, et tous ses personnages futurs sortiront des mythologies de la rue avec leur charge mélodique et érotique. Lui-même a écrit des chansons : en Europe centrale dans les années trente, il tendait la sébile avec les musiciens des rues. De là une organisation sensible, sensitive, sensorielle, entièrement construite à partir de ses antennes musicales.

Mais la musique est bien fondamentale pour lui ; quelque chose vient encore compléter la chanson populaire : étant enfant de choeur, il a chanté, pendant toute son enfance à Alligny-en-Morvan, la liturgie en latin. Et il a véritablement adoré ces moments à la fois musicaux et chargés de faste théâtral. Il a été sensible à l’exaltation de la parole proférée : les incantations du prêtre, les répons des enfants de choeur, tout cela est mélodique, rythmé, c’est un véritable dialogue qui passe par la musique. S’ajoutent les bruits d’une enfance à la campagne, plus sensuelle qu’une enfance à la ville : les chants d’oiseaux, la cadence des vaches marchant dans le chemin, les lavandières battant le linge, la scansion des cloches, le jeu du forgeron sur l’enclume dont il parle encore dans Le Funambule, tout cela le marque profondément, le fait entrer en résonance.

Dans Les Bonnes, les indications de tempo sont très précises ; il y a des monologues, des duos, des trios, qui prédestinaient le texte à devenir un opéra, ce qu’il est devenu en effet. En même temps, il veut que le jeu dissone, car c’est aussi cette musique-là qu’il aime : celle qui grince. Il faut que ça sonne, que ça tonne, que ça détonne même. Ainsi pour Le Balcon devenu également un opéra. Cela est aussi vrai dans les romans : le procès de Notre-Dame–des-Fleurs présente une mise en scène musicale. Le ministère public attaque son credo ‘’sur un mode mineur puis sur un mode majeur’’. Tout le registre musical, sans parler des références explicites à la musique, se bousculent pour orchestrer un véritable opéra. Enfin dans Le Funambule— son Art poétique — il tend le fil de la phrase telle la corde d’un violon ou le câble de l’acrobate pour y exécuter ses variations musicales.

L’enfant était solitaire, l’écrivain est le chantre de la solitude. Quant à être un ‘’musicien’’ solitaire, loin s’en faut : il a travaillé avec Darius Milhaud, a eu des projets avec Pierre Boulez. Son rapport à la musique est un jeu d’échos dont témoigne bien ce qu’il dit de Palestrina ; il l’associe à la Palestine, à un moment où lui-même se trouve sur les collines du Jourdain. Là, il entend, se répondant d’une colline à l’autre, des groupes de feddayin qui improvisent des chansons d’amour. Il se souvient alors d’une messe de Palestrina qu’il a entendue en Catalogne, à l’abbaye de Montserrat du 13ème siècle, abritant l’Escolania où les garçons qui n’ont pas encore mué apprennent le chant. Là, il les entend lancer des Salve Regina en catalan, dans un langage un peu rustique, très suave. Sans doute les a-t-il chantés lui-même en latin lorsqu’il était enfant. Mais c’est ici, dans ces lieux bibliques, couché sous la tente, qu’il y songe, en évoquant encore le pont Damia, qui lui rappelle la chanteuse réaliste de chansons populaires. C’est ainsi qu’à un moment important de son engagement politique, il se livre à une rêverie autour du chant, qui le renvoie à la Vierge Marie, à l’enfance, et qui lie ensemble toutes ces musiques, fil conducteur d’une vie entière.

In Magazine Littéraire décembre 2010 consacré à Jean Genet.
Extrait d’une interview de Pierre Constant,auteur de Violon solo Editions de l’Amandier.

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