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Notre-Dame-des-Fleurs

mise en scène Antoine Bourseiller

:Des fleurs pour tresser une couronne

Jean Cocteau est d’abord choqué par la lecture de Notre-Dame-des-Fleurs. Réflexion faite, son flair de limier des lettres prenant le dessus, il se démène pour trouver un éditeur. Ce sera son secrétaire, Paul Morihien, allié à Robert Denoël. On est en 1943. Le papier est rare, la censure veille. Quelques exemplaires du roman, sans mention d’éditeur, commencent de circuler sous le manteau. Il était temps. A l’époque, la situation pénale de Jean Genet n’est pas brillante. Après des années d’errance et de vagabondage, de larcins en vols qualifiés (un jour un portefeuille ou des mouchoirs, le lendemain des chemises ou encore un coupon de tissus et surtout des livres), il a accumulé les peines de prison. C’est d’ailleurs à Fresnes qu’il a composé Notre-Dame-des-Fleurs, prenant du coup la clef des champs sur les ailes de l’imaginaire. A Fresnes aussi, en 1942, il avait déjà écrit son poème Le Condamné à mort qui avait enchanté Cocteau, lequel, ces années-là, de l’Occupation joue un rôle essentiel dans l’existence sociale de Genet. Le 19 juillet 1943, n’affirme-t-il pas à la barre que Genet est ‘‘le plus grand écrivain de l’époque moderne’’ ? Genet échappe alors à la réclusion à perpétuité qui lui pendait au nez en ces temps redoutables. Le 24 septembre suivant, de nouveau pris en flagrant délit de vol de livres, il déclare à la police la profession d’ ’’écrivain’’. Il écope de quatre mois. C’est égal. Il est enfin couronné écrivain.

Ces quelques notations historiques s’avèrent nécessaires dans l’approche de Notre-Dame-des-Fleurs. C’est affaire de contexte et d’expérience vitale, car ce roman s’avance comme la plus sensationnelle tentative d’évasion par le haut, grâce à l’écran du style, à la véhémence de la forme et au scandale du sujet. Que se passe-t-il dans Notre-Dame-des-Fleurs, sinon l’assomption du mal envisagé comme vertu cardinale ? La partie qui se joue à Pigalle entre Mignon - souverain souteneur, indicateur de police, tout à la fois fastueux, inconscient et lâche, soit ‘’le mâle’’ par excellence - et Divine, la ‘’tante’’, en quoi l’auteur se travestit outrageusement, s’avoue délibérément subversive au regard de toute morale. En cela Genet, effectuant le saut de l’ange à rebours dans le sacré, offre à son lecteur le plus bouleversant tableau de son inconduite, paradoxalement tournée vers le ciel, qu’en ses débuts d’enfant abandonné il chérissait en contemplant la figure de la Madone, cette mère idéale, proprement sublimée, qui lui sera une hantise, jusque dans Le Captif amoureux(1986), son livre ultime, vaste fresque lyrique autour de la cause palestinienne sous l’étendard du Fatah, au sein de laquelle il dépeint une sorte de pieta musulmane née de l’observation concrète.

On sait qu’après la publication de la somme monumentale de Sartre à lui consacrée, Saint Genet comédien et martyr(1952), ce dernier eut du mal à s’en remettre, comme écrasé sous le poids de l’analyse conceptuelle sur son ‘’cas’’. C’est sans doute grâce au théâtre qu’il s’en sortit. Il y avait certes déjà eu Les Bonnes, créées par Jouvet, comme par accident, en 1947 et, deux ans plus tard, Haute surveillance, avant le sensationnel brelan que constituent Le Balcon(1956), Les Nègres(1958) et Les Paravents(1961), par quoi s’est édifiée une dramaturgie inouïe, radicalement autre, fondée sur le cérémonial, l’incessante traversée des apparences et l’inversion du reflet, le tout dessinant sans fin un autoportrait en creux et sans merci de l’auteur en voleur et en pédéraste, pour qui la scène est bel et bien ‘’ce lieu voisin de la mort, où toutes les libertés sont permises.’’

S’il est un homme qui possède quelque titre d’ordre éthique à faire théâtre du roman Notre-Dame-des-Fleurs, c’est à l’évidence Antoine Bourseiller. On lui doit jadis, du Balcon, une réalisation mémorable. On peut d’ailleurs lire, dans le volume de la Pléiade qui comprend le théâtre complet de Jean Genet, les lettres savoureuses que ce dernier lui adressa au sujet de cette oeuvre. En 2005, Antoine Bourseiller mettait en scène Le Bagne, cette pièce dont l’écriture fut entamée en 1958, qui resta inachevée et dont Genet a pu dire ‘’S’il est réussi, Le Bagne sera ma meilleure pièce. Je resterai dix ans sans écrire.’’ Et voici qu’aujourd’hui Antoine Bourseiller à l’amitié constante nous offre une adaptation théâtrale de Notre-Dame-des-Fleurs. On ne peut imaginer plus sourcilleuse fidélité à la lettre et à l’esprit de Genet, lequel ne cesse de dire ‘’je’’tout du long, commentant de la sorte les dialogues des siens, ces héros de la misère prostitutionnelle hissés au rang d’icônes enluminées que le génie de la langue magnifie. Genet n’est-ce pas l’idiome de Racine, soit le français le plus pur, importé comme par miracle au bordel et au mitard ? Witold Gombrowicz, dans son bel essai intitulé Contre les poètes, remarquait justement que ‘’Genet a montré, pour ainsi dire, l’autre côté de la médaille, il a trouvé une liaison très puissante entre l’aspect positif de la beauté et son aspect noir.’’Grand merci à Bourseiller, qui donne corps à présent à des fantômes qui furent, pour Genet, d’authentiques rêves de chair cultivés à l’ombre.

Jean-Pierre Léonardini

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