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Mein Kampf (farce)

+ d'infos sur le texte de Georg Tabori traduit par Armando Llamas
mise en scène Agathe Alexis

:A propos de la pièce

Cela fait quinze ans que je lis et relis les textes de George Tabori, et la fascination que j’éprouve face à son œuvre ne fait que croître avec le temps. Sa poésie insidieuse et provocante, à la fois cynique et généreuse, sa quête de lumière et d’humanité au cœur de l’ombre la plus épaisse et la plus sordide, la vivacité et l’acuité de son écriture dramatique, son refus du manichéisme et son exigence d’ouverture sur un au-delà du bien et du mal, sur ce qui, au fond, gouverne notre monde, à savoir l’incertitude, la complexité et l’illusion, et son rire, oui, surtout son rire formidable et stimulant, tout cela fait de lui, à mes yeux, l’incarnation idéale du classique contemporain, du créateur dont il convient de fréquenter longuement l’œuvre pour en saisir l’aveuglante actualité. C’est à dessein que je recours à la métaphore de l’aveuglement, car, au fond, toute l’œuvre de Tabori peut se lire comme une immense parabole qui, sans didactisme, rend la vision intérieure aux aveugles que nous sommes. C’est une poésie qui donne à voir ce que nous ne savons – ou ne saurions – voir en nous-mêmes ou dans l’image que nous nous faisons de nous-mêmes et du monde que nous habitons, bref, une poésie apocalyptique, qui révèle par la seule force du langage, sans infliger de pesante démonstration.

Mein Kampf (farce), dont Jorge Lavelli a créé la version française en 1993, est à mon avis une des plus grandes tragi-comédies du vingtième siècle. Lorsque j’ai lu la pièce pour la première fois, j’ai immédiatement pensé à cette phrase de Pouchkine : « Le rire, la pitié et la terreur sont les trois cordes de notre imagination que fait vibrer le sortilège dramatique ». Ce texte réunit, en effet, tous les « ingrédients » propres à susciter la magie d’un théâtre qui prend la réalité à bras le corps et secoue – émotionnellement et intellectuellement – le spectateur en l’entraînant sur des chemins à la fois scabreux et lumineux, sans pour autant le désenchanter, c’est-à-dire sans lui faire renoncer à sa propre humanité. Mein Kampf (farce) évoque pour moi les grands mystères du Moyen-Âge, avec ses figures : Dieu (le cuisinier Lobkowitz), la Mort (Madame Lamort), la Jeune Fille Vierge (Gretchen), le Méchant, odieux prédateur possédé par le mal absolu ou l’absolu du mal (Hitler) et le Vieil Homme (Shlomo Herzl), qui recherche la sagesse et veut écrire un livre qui s’appellerait « Mon combat » mais dont il n’a écrit que la dernière phrase : « Et ils vécurent éternellement heureux » – admirable image de l’indéracinable utopie qui habite le cœur de l’homme.

Adorno disait qu’après Auschwitz on ne pouvait plus écrire de poésie. L’œuvre de Tabori démontre le contraire. Et qui plus est, ce n’est pas par les larmes, mais par le rire et le scandale qu’il mène son combat poétique. On imagine sans peine à quel degré de provocation a dû être ressentie la création de Mein Kampf (farce) par Tabori lui-même à l’Akademietheater de Vienne en 1987, en pleine effervescence du débat sur la responsabilité autrichienne devant le nazisme, ranimé par la lamentable affaire Waldheim. Ce rire scandaleux qui résonne dans Mein Kampf (farce), c’est celui des vaincus, un rire carnavalesque d’une puissance infinie, un rire arraché à l’horreur. Sous chaque plaisanterie, se cache l’Holocauste. Et c’est précisément la force glaçante de ce rire qui empêche l’apitoiement complaisant sur les victimes ou, pire, sur soi-même, qui interdit de se recroqueviller à bon compte en position de victime. C’est le grand rire des désespérés, comme le souligne Tabori en plaçant une citation de Hölderlin en exergue de sa pièce, ce que lui-même aime à nommer « son rire de jeune fille », c’est-à-dire un rire qui insuffle de la vie au cœur même du désastre.

Agathe Alexis
Propos recueillis par Gérard Richet

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