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Les Chaises

+ d'infos sur le texte de Eugène Ionesco
mise en scène Jean Dautremay

:Eugène Ionesco à la Comédie-Française

Un auteur face au répertoire

Par Agathe Sanjuan, conservateur-archiviste de la Bibliothèque-Musée de la Comédie-Française

L'histoire d'Eugène Ionesco à la Comédie-Française commence avec une amitié, celle qui le lie à Pierre-Aimé Touchard, administrateur de la Comédie-Française de 1947 à 1953. Le 30 août 1949, Ionesco lui remet son manuscrit de La Cantatrice chauve : « D'autre part, j'ai adapté aussi, du roumain, une pièce à moi, de jeunesse, qui a eu du succès dans les cercles littéraires humoristiques ; qu'on a essayé de répéter et que l'on a finalement renoncé à représenter. Ce n'est pas du "lettrisme". Ni du surréalisme. C'est simplement une parodie poussée du théâtre, du langage, de certains mécanismes humains. Elle comporte des longueurs (c'est remédiable). Je me demande si elle ne pourrait pas (au moins partiellement, par "morceaux" découpés) intéresser certains avant-gardistes. si vous avez le temps et l'amitié d'y jeter un coup d'œil » (1). Si Pierre-Aimé Touchard a eu le manuscrit de la pièce entre les mains, il n'était pas envisageable pour autant de la mettre en scène au Français. Il aurait conseillé à l'auteur de s'adresser à la troupe du Grenier-Hussenot (2). Au mois de mai 1950, Ionesco informe Touchard que sa pièce va être jouée au Théâtre des Noctambules par la troupe de Nicolas Bataille qui en fera la création, et lui réclame la copie du manuscrit (3).
En 1966, La Soif et la faim est mis en scène par Jean-Marie Serreau à la Comédie-Française, avec les décors et les costumes de Jacques Noël, collaborateur familier de l'univers de Ionesco. La pièce est un grand succès, mais Maurice Escande prend la décision d'interrompre les représentations (4). Ionesco regrette l'arrêt de la programmation de La Soif et la faim, compte tenu de son succès : « Je comprends bien que la Comédie a un répertoire, mais je trouve excessives ces trop longues interruptions qui me lèsent en tant qu'auteur, moralement et matériellement, ainsi que le silence qui se fait sur cette pièce et qui a toute l'apparence d'une sorte d'inexplicable sabotage. Pour ma part, je vais informer la Société des auteurs, je ne sais pas encore si j'ai le droit de retirer la pièce pour mauvaise exploitation, mais si cela est possible, je vous assure que je le ferai. »
Ce qui se joue ici est l'opposition entre deux conceptions du répertoire et de la programmation : des trois piliers de la Comédie-Française (la troupe, le répertoire, l'alternance), deux sont en quelque sorte dénoncés par l'auteur. Le répertoire, son nécessaire enrichissement par l'entrée de nouvelles pièces, son maintien par la représentation des pièces du passé, et l'alternance qui assure une programmation variée d'un jour à l'autre, sont vus comme des obstacles à la carrière d'une pièce. À l'opposé de cette vision de la programmation, Ionesco connaît au Théâtre de la Huchette une situation exceptionnelle et satisfaisante pour l'auteur, même s'il s'en étonne lui-même, puisque la salle n'a jamais cessé de donner La Cantatrice chauve depuis la reprise de 1957, en en faisant quasiment son unique répertoire.
Néanmoins, l'histoire d'Eugène Ionesco à la Comédie-Française ne s'arrête pas là. Dès 1971, Pierre Dux lui propose de monter un autre texte à la Comédie-Française mais ce n'est qu'en 1975 qu'un projet aboutit enfin, Le Roi se meurt monté par Jorge Lavelli sur la scène de l'Odéon. Max Bignens, décorateur et costumier, réalise un dispositif scénique mouvant dont Lavelli a dit que « c'était une chose vivante, comme un cœur qui respirait ». Une immense structure gonflable s'effondre, se ratatine, se ride progressivement au cours de la pièce symbolisant la reddition du roi devant la mort. Le dispositif est très lourd et peut difficilement être remonté sur une autre scène, notamment en tournée. La reprise de novembre 1977 sur la scène de Richelieu n'est pas satisfaisante. Pierre Dux renonce à la tournée (5) : « En somme, il aurait fallu une nouvelle mise en scène avec un autre décor. Mais même si vous l'aviez accepté et si Lavelli y avait consenti, la Comédie-Française envoyait en province et à l'étranger un spectacle différent de celui qui avait accueilli l'accord unanime de la critique et l'approbation du public. Lavelli avait raison déjà de se déclarer mécontent de la reproduction à la Salle Richelieu de son spectacle à l'Odéon. À plus forte raison, n'y aurait-il pas eu une certaine malhonnêteté à produire pour la tournée un spectacle entièrement différent ? D'ailleurs, je doute que Michel Aumont y eût consenti.
En résumé, cette tournée ne pourra pas se faire, et je regrette que vous ne sembliez pas croire que j'en suis désolé. Pourquoi doutez-vous que j'aime la pièce et que je me réjouisse de son grand succès ? Je vous ai expliqué que le dispositif du décor était tel qu'il condamnerait sur notre plateau toute une série de spectacles que nous devons donner, ne serait-ce qu'en raison de nos abonnements ; et que pour cette raison sa carrière était limitée plus que je ne l'aurais voulu. Pourquoi ne me croyez-vous pas ?
Vous êtes victimes, comme moi-même, et comme le Théâtre en général, de l'omnipotence du metteur en scène. Quand celui-ci a beaucoup de talent, comme Lavelli, les conséquences secondaires de cette omnipotence sont encore plus cruelles puisqu'en fin de compte un décor sert la pièce dans un premier temps puis, dans un deuxième temps, la condamne et par conséquent la dessert. »
Si Pierre Dux rejette la faute sur « l'omnipotence du metteur en scène » – il confirme ici l'auteur dans ses propres convictions (6) –, c'est surtout l'alternance qui interdit de monter la pièce à Richelieu dans son dispositif d'origine, en raison de la complexité du décor qui fait que le spectacle ne peut cohabiter avec d'autres. Le Roi se meurt est la dernière collaboration d'Eugène Ionesco à la Comédie-Française. Les relations houleuses que reflète la correspondance ne sauraient masquer un réel attachement pour l'institution : en 1971, c'est à la Comédie-Française que Ionesco choisit de recevoir son épée d'académicien.
En 1997, le Studio-Théâtre a monté Jacques ou la Soumission dans une mise en scène de Simon Eine. Jean Dautremay s'attèle aujourd'hui aux Chaises, pièce souvent considérée comme le chef-d'œuvre de Ionesco, sur les thèmes qui lui sont chers de l'indomptabilité du langage, la prolifération de la matière, l'irréalité du monde. La pièce a été créée le 24 avril 1952 au Théâtre Lancry, dans une mise en scène de Sylvain Dhomme. La lettre qu'il adresse à Sylvain Dhomme (et qu'il édite dans Notes et contre-notes) annonce sa difficulté à laisser la pièce aux mains du metteur en scène, car dans son esprit, l'auteur est lui-même le metteur en scène de sa pièce. La reprise de 1956 au Théâtre des Champs-Elysées fait de Tsilla Chelton et Jacques Mauclair un couple mythique. En 1988, le Théâtre national de la Colline alors dirigé par Jorge Lavelli présente Les Chaises, dans une mise en scène de Jean-Luc Boutté, avec Pierre Dux et Denise Gence dans les rôles du Vieux et de la Vieille. La querelle du Roi se meurt oubliée, Pierre Dux et Denise Gence reprennent le flambeau de Tsilla Chelton et Jacques Mauclair, et le plateau de la Colline permet de réaliser le projet de l'auteur d'accumuler toujours plus de chaises, dans un espace immense qui finit par en être saturé.


(1) Lettre d'Eugène Ionesco à Pierre-Aimé Touchard, 30 août 1949, Collections Comédie-Française.
(2) Voir Giovanni Lista Ionesco, Henri Veyrier, 1989, p. 24.
(3) Cité par la galerie Les Autographes, catalogue de Noël 1998, n°84
(4) La pièce sera reprise en 1967.
(5) Lettre de Pierre Dux à Eugène Ionesco, 20 décembre 1977, Collections Comédie-Française.
(6) Voir Ionesco. Notes et contre-notes, Gallimard, 1966. Sur Les Chaises, Lettre au premier metteur en scène. « Non, décidément, nous ne m'avez pas tout à fait compris dans Les Chaises : ce qui reste à comprendre est justement l'essentiel. Vous avez voulu tout naturellement tirer la pièce à vous alors que vous deviez vous y abandonner ; le metteur en scène doit se laisser faire. Il ne doit pas vouloir quelque chose de la pièce, il doit s'annuler, il doit être un parfait réceptacle. »

Agathe Sanjuan

décembre 2008

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