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Les Chaises

+ d'infos sur le texte de Eugène Ionesco
mise en scène Jean Dautremay

:« Les Chaises (ne pas s’asseoir entre deux) »

par Jean Dautremay

« Le monde m’étant incompréhensible, j’attends qu’on me l’explique. » (1)

Ces chaises ne sont pas des choses, mais des entités énigmatiques et un peu inquiétantes qui nous assiègent.
Car il ne s’agit certes pas ici d’une politique de la chaise vide.
Cette présence-absence est riche et singulièrement peuplée. Dans le foisonnement de cette foule invisible qui investit petit à petit l’espace (foule dont Ionesco avait peur) une inquiétude s’installe et une attente impatiente crée insidieusement le malaise en fin de compte mortel d’une course au néant qui n’est que le symptôme ou plutôt paradoxalement la manifestation ultime du grand absent… Car Dieu est « malheureusement absent ». Fut-il susceptible de condescendre (car il vient toujours d’en-haut, n’est-ce pas ?), de condescendre, dis-je, à révéler un signe, son nom demeurerait imprononçable.
Et qui est donc cet Empereur dont on espère tout ? Existe-t-il ? On pourrait dire : peu importe ! Dans le monde paradoxal et amoureux de la contradiction qu’est celui d’Eugène Ionesco, l’univers de cette « réelle irréalité » est la permanence fondamentale de ce questionnement perpétuel. C’est de façon pressante et avec une inquiète insistance que l’auteur se demande à chaque moment ce qui pourrait s’inscrire indubitablement dans le réel. Pourtant il « voit » très nettement les personnages invisibles des chaises.

« - Figure-toi des hommes dans une demeure souterraine, en forme de caverne, ayant sur toute sa largeur une entrée ouverte à la lumière ; ces hommes sont là depuis leur enfance, les jambes et le cou enchaînés, de sorte qu’ils ne puissent bouger ni voir ailleurs que devant eux, la chaîne les empêchant de tourner la tête ; la lumière leur vient d’un feu allumé sur une hauteur, au loin derrière eux ; entre le feu et les prisonniers passe une route élevée : imagine que le long de cette route est construit un petit mur, pareil aux cloisons que les montreurs de marionnettes dressent devant eux, et au-dessus desquelles ils font voir leurs merveilles.
- Je vois, dit-il (…)
- Penses-tu que dans une telle situation ils aient jamais vu autre chose d’eux-mêmes et de leurs voisins que les ombres projetées par le feu sur la paroi de la caverne qui leur fait face ?
- Et comment ? Observa-t-il, s’ils sont forcés de rester la tête immobile toute leur vie ? (…)
- Assurément, de tels hommes n’attribueront de réalité qu’aux ombres des objets fabriqués.
- Ne penses-tu pas que les ombres qu’il (l’un de ces prisonniers) voyait tout à l’heure lui paraîtront plus vraies que les objets.
- Beaucoup plus vraies, reconnut-il.
- Et si on le force à regarder la lumière elle-même, ses yeux n’en seront-ils pas blessés ? N’en fuira-t-il pas la vue pour retourner aux choses qu’il peut regarder, et ne croira-t-il pas que ces dernières sont réellement plus distinctes que celles qu’on lui montre ? » (2)

Réel, irréel, la réalité ne serait-elle qu’une image ? L’invisibilité n’est pourtant pas l’inexistence. Car tous « les personnages » de la pièce existent. « Les vieux » les ont rencontrés. La prolifération des objets finit par créer elle-même ce vide ontologique qui conduit au trop-plein et nous plonge dans le gouffre terrifiant du non-être.
Prolifération des choses, et profération des mots. Le travail de Ionesco sur le langage nous donne à inventer des mots-objets. Cette machine à mots nous installe quelquefois dans un délire verbal où les mots pleuvent comme des pierres, telles les paroles gelées du pauvre Pantagruel. Réifiés, les mots sombrent dans le monde du « on », autre façon de réduire l’autre à l’écrasement par la négation. D’ailleurs le discours prévu par l’Orateur (premier titre prévu par l’auteur) se heurte à une aporie.
Le programme (où est-il ?) patiemment prévu (parait-il) par le Vieux et qui ne vise à rien moins qu’à « sauver l’humanité » n’aboutit qu’à des borborygmes de sourd-muet. Sémiramis essaiera bien de remettre son vieux sur les rails, mais elle n’aboutira guère qu’à un incessant ressassement, écho pitoyable et morcelé du temps passé ; présent passé, passé présent (écrit l’auteur). Mais gardons-nous de penser que le redoublement des mots, de phrases, ou de bribes de mots, dans un dérèglement mécanique du langage, répercuté comme un écho lointain, ne soit accusé d’un quelconque psittacisme. Ces deux-là ne font qu’un, comme un « dragon à deux têtes », d’où doit sourdre de l’intérieur comme une seule pensée.
Est-ce malgré lui ? L’auteur nous donne à recevoir dans ce vieux couple sans âge que le silence éternel des espaces infinis effraie terriblement, quelque chose d’humain, trop humain.
Oui, il y a de l’enfance dans cette vieillesse, du babillage et des balbutiements, une si longue fréquentation que l’empathie devient fusion. Et c’est par le langage, ou plutôt par la parole que tout s’infuse et se transmue et se dissout.
Enfance rêvée, enfance perdue, vert paradis enfuis, même si l’on cherche « un monde toujours nouveau ». Je crois que d’une certaine façon Eugène Ionesco rêve son théâtre, même si c’est un cauchemar. Parce qu’il faut toujours préserver la part du rêve.
Au milieu des souvenirs qui se chevauchent ou s’entrechoquent, s’il y a au bout la mort, rêvons la mort pas triste. On dit que quelques instants avant la mort, on revoit en une seconde tout le film de son passé. C’est un peu ce à quoi s’attachent nos vieux (et nous nous attachons à eux).
« On prend la vérité où on la trouve » dit le Vieux, mais quand le temps lui-même se disloque et se détraque, la vérité se télescope et se bouscule. Alors la suprême beauté et le plus grand défi que l’on puisse accomplir, n’est-il pas de choisir sa fin ?
Car pour le reste, « On meurt de soif. On meurt d’ennui. On meurt de rire. On meurt d’envie. On meurt de peur. On meurt de guerre bien entendu. On meurt de maladie. On meurt de vieillesse. On meurt tous les jours. » (3)

- Comment ?
- Ben, la…
- Ah ! Oui, oui ! La farce… Bien sûr, la farce. Même si elle est tragique, il y a la farce. Oui, oui, bien sûr, la farce ! Bien sûr, voyons.
- Eh ! Sans la farce, ce serait tragique ! … Car « on rit pour ne pas pleurer » (4) …

Jean Dautremay, décembre 2008

(1) In Les Chaises d’Eugène Ionesco, Gallimard Folio Théâtre, mai 2006, p. 110
(2) In La République de Platon, Livre VII (cité dans le Magazine des livres Hors Série n°2 – Août 2007)
(3) In Journal en miettes d’Eugène Ionesco, Gallimard Folio, janvier 2007, p. 148
(4) In Notes et contre notes d’Eugène Ionesco, Gallimard Folio, mai 2006, p. 173

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