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Les Chaises

+ d'infos sur le texte de Eugène Ionesco
mise en scène Jean Dautremay

:Entretien avec Jean Dautremay, metteur en scène

propos recueillis par Laurent Muhleisen, conseiller littéraire de la Comédie-Française

Décembre 2008

Une pièce bicéphale
Les Chaises sont une « farce tragique », mais l’on pourrait aussi dire une farce fantastique, ou onirique. Ionesco a un sens très profond de la noirceur du monde, qu’il illustre a contrario par la dérision. On parle toujours à son sujet de théâtre de l’absurde, mais ce qualificatif ne lui plaisait guère, il avait été inventé par la critique. Ionesco lui préférait celui de dérision, ou d’insolite. Ami de Cioran, auteur du Précis de décomposition, et lecteur attentif de Kierkegaard, auteur du Traité du désespoir, Ionesco n’avait pas une vision de l’humanité précisément joyeuse. C’est toute la thématique dramaturgique de la pièce qui est tragique. Mais cela reste une farce, car Ionesco est le maître de la double façon, de l’ambivalence, du « tout et son contraire ». Il est attiré par le Guignol, le théâtre de marionnettes, s’intéresse à l’agitation des humains en tant que marionnettes… C’est un peu comme si on croisait un pendu avec un nez rouge…
Les deux personnages principaux des Chaises, Ionesco les surnommait « le dragon à deux têtes ». Sémiramis répète souvent ce que dit le Vieux (qui lui n’a pas de prénom) ; elle est comme son écho ; je pense que cela révèle une pensée fusionnelle. Ils ont un tel rapport, sur leur passé, leur vécu, leur façon d’être, qu’ils forment un seul être ; ils pensent la même chose en même temps et c’est pourquoi leurs oppositions deviennent elles-mêmes comme les deux faces d’une même pièce ; c’est comme se fustiger soi-même. Et la fusion culmine dans le suicide commun, qui est une sorte de point d’aboutissement ; ce qui pouvait leur arriver de mieux.

La question de l’absence
Le théâtre de Ionesco raconte l’absence de personnages, l’absence de discours, ce qui ne veut pas dire que les personnages ne sont pas profondément humains ; dans cette mise en scène, il n’est pas question de les uniformiser, au contraire, ils seront identifiables, cernables en tant qu’êtres singuliers. On sentira chez eux la peur, la crainte, la haine de la foule de Ionesco. L’accumulation de chaises doit refléter cela. Les Chaises racontent l’humanité ; le vide intérieur, en lien étroit avec la quête d’absolu, voire la quête du sacré, et le sacré est imprononçable. S’il était prononcé, il n’existerait plus. Dans ce contexte, l’orateur muet est un intermédiaire sur l’échelle de Jacob, il tente vainement de faire le lien entre notre société et cette sorte d’ailleurs. Le sacré est symbolisé par l’empereur, qui pourrait être Dieu, ou un trou noir, ou une lumière éclatante. Quant à la société, elle n’existe qu’à travers les adresses de la Vieille et du Vieux ; aux spectateurs de l’imaginer, dans ses différentes couches.
Le Vieux et la Vieille n’ont plus à se justifier, plus rien à prouver, et si la pièce a des moments de rupture, de pertes de contrôle, d’accidents (pour ensuite mieux repartir), elle n’a pas de climax : tout est déjà accompli, tout est « derrière eux », ils sont déjà ailleurs, et peut-être même qu’à l’instar des Pyrénées – comme le dit le Vieux – Paris aussi a déjà disparu pour eux. Cet ailleurs, vers lequel ils vont, n’est pourtant pas le Néant. Leur geste, c’est de se mettre à leur tour à gravir l’échelle de Jacob.

S’approcher d’une certaine grâce Ionesco préconisait de faire jouer Sémiramis par une comédienne jeune. Au-delà de la garantie d’une certaine endurance que cela signifie, on peut aussi dire aujourd’hui que l’âge réel des personnages, au fond, importe peu. Ce qui compte, c’est le rapport qu’ils entretiennent entre eux et avec le monde. Toute idée de grimer une jeune comédienne en vieille serait parfaitement datée et nous plongerait dans du « vieux théâtre ».

Le rapport qui caractérise le Vieux et la Vieille pourrait peut-être se résumer par le mot de grâce. Ces deux personnages sont gracieux, dans plusieurs sens du terme ; ils sont à la recherche de la grâce en tout cas. C’est ce qui les rend très attachants, et très proches de nous. Ils nous parlent. On se reconnaît en eux. Même si Ionesco rêve son théâtre – et la mise en scène s’efforcera de faire la part belle à l’onirisme – l’humanité de ses personnages représente sa part de réalisme. Non, son théâtre n’a rien d’absurde.

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