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Derniers remords avant l'oubli

+ d'infos sur le texte de Jean-Luc Lagarce

:Note du metteur en scène

par Guillaume Séverac-Schmitz

Les trois personnages principaux de Derniers remords avant l’oubli approchent de la quarantaine. Ensemble, ils regardent un passé qui se termine pour espérer un avenir qui s’ouvre. La fiction se mêle intimement à la réalité et c’est en partie parce que je vois dans cette histoire la métaphore précise de mon parcours de metteur en scène à ce jour que j’ai décidé de la monter.

Mon rapport à cette œuvre est, au-delà de ses qualités littéraires et scéniques, étroitement lié à la définition de mon travail et à mes questionnements toujours renouvelés sur l’engagement. Sa lecture m’a apporté, si ce n’est des réponses concrètes, des nouvelles clés pour approfondir mes interrogations personnelles comme professionnelles. J’ai vu, à travers cette histoire, la possibilité de faire un bilan, à la manière de celui que font les personnages de la pièce. J’y ai également trouvé une voie vers ce que j’aime définir comme une honnêteté douloureuse : celle du chapitre de la jeunesse qui doit laisser sa place au chapitre des adultes, dont on tente toujours vainement de retarder la lecture. J’ai eu pour cette pièce un véritable coup de cœur, qui sait mêler mon intimité la plus profonde avec mon désir de partage le plus éclairé.

Avec ce projet, je veux rester dans le prolongement de mes trois premières créations en portant à la scène un auteur déjà consacré, dans l’esprit d’un théâtre d’acteur. Face à cette profondeur du verbe et à sa sombre drôlerie, je souhaite mettre en avant, par la mise en scène et la joie d’un travail de troupe, la grande humanité que Lagarce semble déployer autant dans ses lignes écrites que dans les interlignes : vastes silences et ellipses qui hantent ses pièces et qui en disent autant, sinon plus, que ce qui est dit.

Avec les spectateurs et les acteurs, je voudrais ouvrir les portes d’un avenir vivant et plein de perspectives. Si la pièce semble empreinte de catastrophisme – comme notre époque peut l’être – je ne veux pas que l’on s’arrête avant d’avoir franchi le seuil d’un espoir qui ne peut exister que par la résilience. Il faut savoir résister à son environnement pour le surmonter. D’où la beauté de cette mélancolie lagarcienne qui ne s’arrête pas à ses propres malheurs mais qui tente toujours de se reconstruire. Il y a plusieurs manières de dire, il y a plusieurs manières de raconter.

C’est à travers cette hésitation et ces balbutiements du langage que propose la pièce que m’est venu l’envie de faire dialoguer, dans un seul et même espace, l’image et le théâtre. Ce passé dont on ne cesse de parler sans le nommer vraiment est le nœud dramaturgique derrière lequel se cachent les en-jeux de la pièce. Ainsi, j’aimerais qu’il puisse trouver un langage qui lui est propre et différent des autres : l’image, comme remède à notre incapacité à se souvenir. Je veux qu’elle soit l’expression de ce passé heureux, complice et complexe, et que celui-ci soit représenté sur les murs de cette maison qui l’a accueilli. Elle prendrait la forme, disons classique, de ce que toute maison dite « de famille » peut receler d’archives photos ou vidéos. Aussi, nous travaillerons dans un espace simple, clos et réaliste, qui représentera la pièce principale de la maison dont les murs serviront de supports à ces projections. Ainsi dialogueront au fil de la représentation, l’image pour raconter l’avant, le théâtre pour dire le présent, et permettre aux spectateurs d’être dans un rapport très intime à l’histoire de ces personnages.

Que reste-t-il de notre jeunesse ? De nos amours perdues ? De nos promesses d’amitié ? De nos pro-jets communs ? Comment se parler lorsque rien n’est plus comme avant ? Les questions que posent ce texte résonnent profondément en nous et nous conduisent vers les douloureuses joies de l’introspection. Elles nous engagent à prendre conscience du temps qui passe et à nous projeter au mieux dans celui qui nous reste à vivre : ce texte est ainsi atrocement contemporain. La liberté de la parole semble chez Lagarce prendre sa source dans sa fragmentation, et la peur de dire laisse habilement sa place à une retenue qui n’en est pas moins explicite. Le cheminement de la pensée des acteurs a donc une place fondamentale dans la manière dont il faut comprendre le texte car ce qui est dit n’est pas ce qui est pensé mais doit suffire à l’exprimer. La puissance des aveux pourrait provoquer une telle déflagration qu’il faut toujours faire attention à ce que l’on dit. La manière frontale, certes plus explosive, n’est pas le choix de l’auteur car il s’efforce de rendre plus délicat et hésitant les méandres de nos pensées face aux regards des autres. Comment dire justement ? Voilà ce qui semble être en filigrane de toute l’oeuvre de Lagarce.

Guillaume Séverac-Schmitz

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