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Derniers remords avant l'oubli

+ d'infos sur le texte de Jean-Luc Lagarce

:Que nous reste-t-il ?

par Clément Camar-Mercier

Le passé a cela d’étrange qu’il semble ne plus nous appartenir. Parfois, nos souvenirs parais-sent plutôt dépendre d’une vie qui n’existe plus  : ni tout à fait la nôtre, ni tout à fait une autre. Dans tous les cas, ils nous encombrent souvent. Nous les regardons du haut de notre présent comme quelque chose qu’il faut assumer ou simplement fuir. Nous ne savons que rarement ce qu’il faut précisément en faire. En quête d’un bonheur qui nous échappe, nous tentons en vain de régler son compte au passé, comme si c’était de sa faute, comme si ce qui était là-bas, ce qui était avant, nous empêchait simplement d’être aujourd’hui. Quoi qu’il en soit, il faut toujours un coupable à notre tristesse.

Les souvenirs sont un nid de regrets et de remords qu’il est trop souvent douloureux d’affronter, surtout quand ils appartiennent aussi à d’autres: notre passé est une rencontre de tous ceux qui ont croisé notre chemin. Nous appartenons au passé des autres, comme ils appartiennent au nôtre. Oui, c’est toujours plus compliqué à plusieurs mais, malheureusement, il n’est pas possible de vivre seul. La réalité de nos désirs, de nos idéaux et de nos rêves se percutent souvent à la réalité des déceptions qui nous marquent à jamais de blessures toujours plus visibles et handicapantes. Ce qui reste à l’adulte de son passé sont les cicatrices de sa jeunesse.

L’oeuvre de Jean-Luc Lagarce est au coeur de ces problématiques qui semblent poser une seule et même question : sommes-nous encore jeunes ? Et que doit-on abandonner pour ne l’être plus ? L’auteur y aura laissé sa vie, fauché par une maladie qui a empêché les jeunes de son époque de pouvoir devenir adultes. Tragiquement, il a embrassé cette jeunesse éternelle qui lui permet d’interroger mieux que quiconque l’universalité de ce dilemme. Pierre, Paul et Hélène, les personnages principaux de Derniers remords avant l’oubli, se retrouvent dans cette maison qui les aura donc vus s’aimer. Ils emmènent avec eux les bribes de leurs présents – mari, femme et enfant – pour démontrer qu’ils sont passés à autre chose, que tout cela n’existe plus. Ce qui n’est évidemment pas vrai. L’unité de lieu est ici fonda-mentale : face à l’absence de didascalies, nous sommes frappés par le réalisme qui se dégage des situations. Jamais décrite, la maison existe comme si elle était sous nos yeux, dans ses moindres détails. Pleine de béances et d’ellipses, l’écriture de Lagarce semble, par ces manques, remplir l’atmosphère d’une précision chirurgicale. Nous ne savons pas grand chose, mais c’est de cette absence que l’efficacité de son théâtre doit naître. Par le vide de leurs vies, et ce lieu qui leur a appartenu, l’espace se remplit.

De chaque scène naît une pensée longue qui s’exprime par des hésitations: le langage est une perte où les personnages s’égarent.  «  Voilà la grande erreur de toujours  : imaginer que les êtres pensent ce qu’ils disent  », en affirmant cela, Jacques Lacan pointe du doigt l’étau dans lequel Lagarce souhaite plonger ces individus confrontés à leur passé. En faisant du langage, l’endroit d’où s’exprime le cheminement de la pensée, la prose de l’auteur réussit à peindre le bouleversement interne de chacun. Le moindre article, le moindre adjectif, le moindre verbe  : tout devient fondamental car chaque mot est le reflet d’une facette de ces personnalités en déroute. Sans jamais tomber dans un naturalisme psychologique, la pièce n’en est pas moins déchirante de réalité. Nous ne savons rien de ces gens parce qu’eux-mêmes ne savent rien d’eux mais c’est par les mélodies du langage que nous pouvons déceler certaines bribes de cette certitude: s’il y a encore des remords, l’oubli est impossible.À Lacan, encore, de conclure par cette phrase qui semble résumer tout le théâtre de Lagarce : « Le réel, c’est quand on se cogne ».

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