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Le Cercle des utopistes anonymes

+ d'infos sur le texte de Eugène Durif
mise en scène Jean-Louis Hourdin

:Questions croisées : Jean-Louis Hourdin / Eugene Durif

mars 2014

JLH

Est-ce que l’utopie n’est pas déjà de réalisée dans ce que les hommes ont inventé dans les lois et n’ont jamais suivi ? Par exemple, le premier commandement, « Tu ne tueras pas » !

L’utopie ne serait-elle pas de devenir et d’être ce que nous ne sommes jamais suffisamment assez, c’est à dire des humains…

Cela renvoyant donc à la question de ce que les hommes ont déjà inventé mais qu’ils n’ont pas été capables de vivre et d’appliquer, il suffit par exemple de relire la constitution de 93 ou le programme du Conseil National de la Résistance…

Je crois que chaque être humain à certains moments de sa vie entrevoit ce que pourrait être, ce que serait une utopie possible, mais ne peut aller jusqu’à sa réalisation, arrêté dans son élan par la lourdeur de ce que l’on nous a fait prendre pour des fatalités impossibles à remettre en cause ? Il faut arriver à percer les fausses vessies et les vieilles lanternes, les évidences fatales, fatales aussi à toute pensée ? Tout ce qui est tellement intégré à ce qu’il nous faut penser, à l’ordre en général et ce qui en nous s’identifie à l’ordre.

Tout cela me renvoie à ce qu’écrit Albert Cohen, quand il parle de cette « grandiose folie » qui fait que nous ne sommes pas des bêtes, mais en chemin vers ce que nous sommes pas encore, des humains.

E.D.

Sous quelle forme allons-nous aborder cela ?
Il y a un champ d’investigation tellement grand que cette question se pose assez vite.

Dans mes premières tentatives d’écriture, je pense à des pèlerins du boniment…Un petit choeur de pèlerins qui partent, racontent des histoires, se chantent des chansons pour la route, s’adressent parfois au public.

Des petites histoires, Des petites phrases pour essayer d’en parler, comme les histoires d’almanachs de Brecht, des petites formes paradoxales, provocatrices et joyeuses ?

JLH

Oui cela me semble juste. Des petites histoires, des petites vies, des anecdotes et cela pourrait aller vers des questions, un vertige poétique de questions. Que le poème soit là et non pas dans des réponses qui nous seraient données…

E.D.

Dans nombre d’utopies, il y a ce rêve d’un paradis perdu, d’une origine à retrouver ici-maintenant, du rêve un peu régressif d’un retour à l’Eden, un monde où tout irait de soi, ou chacun pourrait vivre en paix… Cela se confondant avec une projection vers un avenir radieux… Avec la méconnaissance, l’occultation de ce qui est là, de ce nouveau qui est là et nous échappe faute de pouvoir l’envisager…Dans une belle formule, Walter Benjamin, penseur marxiste imprégné de messianisme, constate : « Le nouveau serait tel que mais tout autre »…Cela me fait rêver, tout autant que l’idée d’un passage, d’un tout petit passage à peine visible, vers un ailleurs.

JLH

Jai lu récemment les « Sentiers de l’utopie », une enquête réalisée par des journalistes, Isabelle Fremeaux et John Jordan, qui sont allés sur le terrain voir de près aujourd’hui des exemples de ces gens qui sont en expérimentation d’utopies concrètes, immédiates… Dans le quotidien…Là où rien n’est donné ni fixé de ce que doit être fait l’avenir. Que serait d’ailleurs une utopie « réalisée » où il n’y aurait pas à combattre tous les jours, à tout remettre en cause ? Où ce qui est actif ne serait pas prédominant ? De quel bonheur parlons-nous quand on imagine une fin de l’histoire (ou un retour vers une origine idéale) libérée de toute contradiction, de toute douleur ?

Est-ce que le mouvement de la pensée de l‘histoire pourrait s’arrêter sur une pensée du bonheur ?

Est-ce que tout ne serait pas plutôt complètement à réactiver, en conservant une relation dialectique au monde, aux contradictions, à ce qui ne peut se figer de l’histoire, et de son mouvement supposé qui ne va pas forcément vers davantage de bonheur ou de progrès ?

Pour en revenir à quelque chose d’assez simple, une question que je me pose : dans la vie privée ou dans la vie sociale quelles pourraient être les lois de l’utopie d’un changement minuscule mais décisif (comme un déclic), il faudrait essayer d’en faire une liste…

E.D.

Il y a toujours le danger, la difficulté d’être condamnés à être des historiens ou des archéologues de l’utopie…En même temps, je me pose la question de savoir si aujourd’hui nous pouvons avoir assez d’innocence ou de naiveté pour imaginer un monde autre ou meilleur ? Pouvons-nous rêver encore d’une utopie vive ? (dans le sens où Rabelais écrit : « je ne bâtis que pierres vives, ce sont hommes »), dans ce paradoxe, construire un espace de nulle part (c’est le sens étymologique d’utopie) qui soit en même temps un lieu concret.

Ce que tu dis à propos de ce livre me paraît très intéressant. Cela renvoie aussi à ce que j’essaie de faire à Saint Junien en me replongeant dans cette invention concrète d’un autre monde qu’a été la mutualisation…

Je me demande aussi parfois si l’utopie ne pourrait pas être simplement dans une attention soutenue à ce qui arrive, ce qui surgit et que souvent l’on ne perçoit pas (le grands événements se posent sur des pattes de colombes dit Niezstche)…Comment pouvoir percevoir et saisir à sa juste mesure, ce qui arrive, ce qui nous arrive ?

Dans une vraie prise en compte de tout ce qui nous échappe du réel …

Cela suppose aussi ne pas vouloir que le monde soit absolument tel que nous voudrions qu’il soit…dans une projection où l’altérité n’existe pas , où le bonheur des hommes passerait par quelque chose d’indifférencié, d’uniforme...Ce qu’il y a d’absolu et d’extrême dans certaines utopies me fait peur. Chez Fourier, par exemple, il y a des idées très poétiques et belles d’émancipation de l’individu, mais cela peut aussi renvoyer à une négation de l’individu, du désir dans une réglementation forcenée de la vie quotidienne ? (le texte sur l’organisation de la sexualité, que personne ne se sente frustré est éclairant à ce propos…)

Cela aussi peut déboucher sur un cauchemar bien réel…Ceux vécus dans l’histoire récente et explorés dans la fiction par Huxley, Zamiatine ou Andrei Platonov…

JLH

l’utopie est toujours vécue comme un rêve mais qui ne se réaliserait jamais. C’est quoi cette fatalité ?

Si elle est réalisable, quelle serait le programme de cette utopie, comment on pourrait la réaliser, qu’est-ce qu’on mettrait en premier sur la liste ?

Est-ce qu’une utopie peut ne concerner qu’un seul individu ? Est-ce qu’un individu peut échapper au désastre du monde et créer sa propre exigence utopique ?

L’exemplarité de ce parcours pourrait-il être un programme ?

Prosaiquement est-ce que l’utopie ne serait pas ce que nous vivons, le fait que nous tenions debout, alors que l’on sait que chaque jour nous sommes en train de mourir et que nous ne nous tuons pas ? Qu’est-ce qui fait que l’on arrive à rester debout.

Je pense que cela relève aussi d’une éthique présente en nous, contredite par le monde, mais qui se maintient dans une exigence portée par certains êtres. Ce qui fait que le monde n’a pas encore explosé, disparu dans la catastrophe.

E.D.

« l’Histoire est un cauchemar dont j’essaie de m’éveiller », écrit James Joyce quelque part. C’est vrai que de ce cauchemar de l’histoire, de la réalité, il est plus difficile de s’éveiller que de ceux qui nous traversent dans notre sommeil. Est-ce que l’art peut répondre à cette question ? C’est une chose dont on n’a pas parlé. Le monde enlisé dans la répétition, dans la banalité transfiguré tout à coup par le poétique…Ou d’une réalisation de l’art dans la vie quotidienne (voir les situationnistes), d’une construction pour chacun de sa vie comme oeuvre ? La chaleur d’un autre, d’un corps, un regard, un visage qui donne à nouveau à rêver…

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