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Le Vertige des animaux avant l'abattage

mise en scène Caterina Gozzi

:A l'abattoir, joyeusement

Extrait de notes de David Wahl, dramaturgie

Ces gens-là sont des gens normaux, confrontés à une situation extraordinaire et surveillés par des êtres, A, B, C, qui, parlant, nous évoquent des figures troubles, indéfinissables, et pourtant très familières… Vertige est nourri de XXème siècle. Il n’y a même que cela. Quelle est cette tragédie qui se joue dans son coin, sans rapport aucun avec un monde divin, pourtant nécessaire au genre ? Où sont les dieux ? Où se situe la révolte ? Où même est la conscience du mal ? Quel personnage dans la pièce accepte la faute véritable ? Lequel prend sa conscience à témoin ? Le monde ici montré est un monde désespérément, cyniquement, excessivement athée. Ses figures tutélaires sont ces trois personnages énigmatiques, A, B, C, auquel notre lecture ne parvient pas à donner le nom d’êtres supérieurs. Leurs mots sont trop techniques, trop pointilleux. Le détail est leur rythme. D’eux se dégage l’odeur nauséabonde d’un sur-rationalisme orgueilleux et déshumanisé, quelque chose qui aurait à voir avec la science des chiffres et des flux qui zèbrent notre monde. Leur statut se modifie dès qu’on croit le saisir. Scientifiques, médecins, hommes politiques, économistes, juristes, bourreaux ? Ils sont tout cela à la fois et bien plus encore. Un peu de leur ombre traîne encore à Auschwitz tandis qu’ils entrent avec aisance dans un bureau de banque new-yorkais. Ne sont-ils pas l’homme qui pense que tout est maîtrisable et que tout s’obtient, l’homme parvenu à un degré tel de confiance en lui qu’il peut à sa guise désirer toute chose et l’obtenir ensuite ? Est-ce l’orgueil d’un savoir qui tend à se suffire à lui-même, un excès de confiance dans les possibilités de l’être humain, dégagé de tout doute ? l’aveuglement de ceux qui croient être parvenus au dernier stade de l’Histoire ?
Et cette famille, comment est-elle menée à sa perte ? Leur bravoure a-t-elle poussé ses membres au crime ? Leurs idéaux les ont-ils obligés à commettre l’irréparable ? Non, on leur a tout donné et ils ont tout pris. Ils se sont laissé gaver, comme des animaux, sans aucune réaction autre que celle d’animaux que l’on gave. Et qui, engraissés, se livrent à eux-mêmes, rien qu’à eux-mêmes. Ce monde est un monde sans autre loi que celui du désir minuscule, qui prend la place du désir merveilleux. Les conséquences, elles, ne sont pas minuscules, et font dévier le monde à un endroit dangereux, où toute possibilité de résistance s’éteint, où la satisfaction est érigée en bien-être. Ce monde est un monde que l’on mène à l’abattoir, joyeusement.
Philon, celui qui pourrait faire le lien avec le monde ancien, celui où l’on veut croire encore au désir d’une autre densité, en est réduit à se couper la langue, Cassandre désespérée d’un monde perdu. Cette pièce a plusieurs versants, la cruauté qui s’en dégage n’est pas tant due à la déchéance de ces êtres qu’à leur inconscience du danger.
Ou plutôt dans leur acceptation de leur chute.

David Wahl

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