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Le Suicidé

+ d'infos sur le texte de Nikolaï Erdman
mise en scène Jacques Nichet

:Présentation

Le Suicidé de Nicolaï Erdman : cauchemar ou farce ?

Tout commence par un bout de saucisson réclamé dans la nuit. Dans ces temps de restrictions et de famine féroce de l’après-révolution soviétique, cela prête à rire et à pleurer. Au milieu d’une nuit, un homme réveille sa femme, affamé. Ne supportant pas la scène de ménage qu’il provoque, il se réfugie à la cuisine, pour pouvoir tranquillement déguster une saloperie de saucisson de foie, sans rien savoir de la farce que le destin lui réserve. Les quelques instants de sa disparition suffisent à sa femme et à sa belle-mère pour se persuader qu’il veut en finir. En effet, pourquoi ne mettrait-il pas un terme à cette vie de chien, en se donnant un bon coup de pistolet ? On lui saute dessus comme un fou dangereux, on lui demande de rendre le pistolet qu’il vient de se fourrer dans la bouche. Dans cette ère de folie banale, le moindre geste anodin peut être déformé, compris de travers. Un signe minuscule devient majuscule, grotesque, grimaçant. Un saucisson se transforme en pistolet. N’importe quoi peut conspirer à la perte risible d’un homme, risible et tragique.
Ainsi naissent la pièce et l’intrigue. Sémione Sémionovitch Podsékalnikov est un autre Barbouillé : il avoue être, comme dans la farce de Molière, « le plus malheureux de tous les hommes ». Mais puisque sa femme le soupçonne de pulsions suicidaires, il va se faire un plaisir d’entrer dans son jeu et d’éprouver ses pouvoirs de maître chanteur. La menace d’un suicide lui donne une contenance, mieux, une identité. Il se passe enfin quelque chose dans sa vie. Il cesse de se réfugier au fond de son lit. La mort le tient debout !
Et la farce continue de plus belle. Brusquement, la rumeur du suicide attire comme des mouches toutes sortes d’individus. Tous veulent profiter de l’occasion. « Il faudrait être fou, dans ce grand cauchemar fou, pour ne pas être fou ». On demande au futur cadavre de ne pas se contenter d’une mort mesquine, inutile, égoïste. Son geste peut se transformer en acte héroïque de résistance contre la République des Soviets ! ou en acte romantique exaltant l’Absolu de l’Amour ! Eprouvés par un sentiment d’abandon et d’inutilité, laissés sur le bord de la route de l’Histoire, tous ces morts-vivants de la société civile écrasée par Staline ont besoin d’un cadavre pour espérer se refaire, être entendus, mettre en mouvement l’opinion publique ! Ce suicidé leur redonne de l’avenir et les délivre d’un présent insupportable. Il leur rend l’espoir et, comme on sait, « l’espoir ne meurt qu’en avant-dernier ».
Podsékalnikov est soudain placé sur un piédestal. Ce pauvre « orphelin du merveilleux » trouve enfin un sens héroïque à son existence : se sacrifier au tout venant. Mourir devient sa raison de vivre. Il est enfin devenu vivant, vivant parmi les ombres.
Ainsi, paradoxe, la vie continue. Et peut-être même commence-t-elle. C’est là tout le génie de cette farce. Plus la mort continue à approcher, plus la vie veut continuer à continuer. Un pied dans la tombe, Podsékalnikov finit par refuser catégoriquement de se tuer. « Happy end » de courte durée, puisqu’au tout dernier moment, un autre martyr, voulant suivre son « exemple », donne le dernier mot à la mort.


« Lénine a vécu, Lénine vit, Lénine vivra ! »

Tel était le slogan lancé par Staline à la mort de son prédécesseur. Et pour maintenir ce mort bien vivant, des millions de soviétiques ont disparu ou survécu affamés, clochardisés, terrorisés. Dans cette vie invivable, le suicide apparaissait comme l’une des rares issues de secours.

[|« Facile la promenade d’essai :
Il suffit
De tendre la main
Et la balle à l’instant
Vers une vie d’outre-tombe
Dessine un chemin grondant. »|]

Huit ans après ces vers, Maïakovski se tirait une balle en plein coeur.
Sur une hantise aussi morbide, Nicolaï Erdman a le courage d’écrire, pour redonner du courage – car sinon, « il faut se taire », conseille Kafka. Il veut, par des éclats de rire, briser les idées noires, la complaisance lugubre. Et attraper son époque par les cheveux. « C’est une pièce sur les raisons qui nous ont fait rester vivants, alors que tout nous poussait au suicide. », avoue la femme du poète Mandelstam, mort au goulag.
Mais l’affaire fut vite réglée : trois émissaires de Staline assistèrent à une drôle de répétition tremblante, sous la direction du malheureux Meyerhold (1932). La pièce fut aussitôt interdite et le successeur de Gogol, envoyé en exil, au diable. Nicolaï Erdman n’a jamais pu assister de son vivant à la résurrection de son Suicidé. Cinquante ans après l’interdiction, la pièce restait toujours à l’index.
Reprendre cette pièce aujourd’hui, dans un monde toujours aussi violent, nous permettra d’entendre le cri de Podsékalnikov, hurlant, devant sa tombe ouverte, son droit à la vie : « Camarades, je veux manger. Mais plus encore, je veux vivre. [...] N’importe comment, mais vivre. Quand on coupe la tête à une poule, elle court de tous côtés, sans tête. Ça m’est égal, comme une poule… Avec ou sans tête, mais vivre. Camarades, je ne veux pas mourir. Ni pour vous, ni pour eux, ni pour la classe ouvrière, ni pour l’humanité. »
Encore aujourd’hui, partout dans le monde, les cadavres rendent de grands services aux multiples appareils de propagande. Les morts servent de slogan. Les martyrs sont appâtés, cajolés, éduqués. On les utilise pour réaffirmer, au-delà de tous les discours, « l’invincibilité des vaincus ». Les cadavres programmés ne cessent de proliférer.
La fantaisie macabre de Nicolaï Erdman dépasse largement les frontières de la Russie. Et je souhaite la faire réentendre – en retrouvant la voix du poète. Un témoin nous la rapporte après l’avoir entendu lire sa première pièce Le Mandat : « Il commença à lire d’une voix sans émotion et avec froideur les premières répliques, les acteurs se mirent sur leurs gardes. La troupe était tendue comme une meute sentant le gibier et prête à se jeter sur ses traces. Puis il y eut un rire, un deuxième, un troisième. La lecture progressait dans une hilarité croissante. Attendant la fin des éclats de rire avec impassibilité, Nicolaï Erdman prononçait les phrases l’une après l’autre, sans l’ombre d’un sourire sur le visage. »
Lénine se morfond, encore pour quelque temps, dans son mausolée et puisque Le Suicidé est reconnu aujourd’hui comme l’une des comédies majeures du XXe siècle, ajoutons avec beaucoup plus d’assurance :
« Erdman a vécu, Erdman vit, Erdman vivra ! ».

JACQUES NICHET


Nicolaï Erdman : un écrivain qu’on n’a pas laissé grandir

Vers la fin de 1928, Erdman conclut un accord avec Meyerhold pour l’écriture d’une nouvelle pièce : Le Suicidé.
Cette pièce, qui, à l’instar du Mandat, aurait très bien pu passer en 1925, va se heurter à la nouvelle réalité de l’Union soviétique. A la fin des années 20, le pouvoir politique se concentre définitivement entre les mains de Staline et de son secrétariat, ce qui marque un tournant politique radical : oppositions de gauche et de droite sont réduites au silence, la NEP (Nouvelle politique économique) est abandonnée, le premier plan quinquennal et la « dékoulakisation » qui l’accompagne sont lancés, la répression se systématise peu à peu, etc. Dans le domaine littéraire, les associations prolétariennes ont carte blanche pour éliminer toutes les tendances qui leur semblent suspectes, c'est-à-dire aussi bien les écrivains qui étaient restés en marge des grandes options politiques du pays que ceux qui, comme la plupart des groupes d’avant-garde, croyaient qu’ils étaient les représentants dans leur domaine des bouleversements qui secouaient le pays. Le RAPP (Association russes des écrivains prolétariens) s’appliquera à cette tâche avec beaucoup de zèle, et vers 1932 tous les « déviants » auront été réduits au silence, Erdman y compris.

Il est intéressant de constater que, d’après les lettres qu’il envoie à Erdman à cette époque, Meyerhold tenait absolument, et avant même de l’avoir lue, à monter cette pièce rapidement. Le 26 mai 1927, il écrit à Erdman : « [...] donnez-moi votre pièce le plus vite possible, je vous donne ma parole que je commencerai à y travailler dès que je l’aurai reçue. » Meyerhold désirait la monter pour la saison 1927-1928. Une année plus tard, malgré le retard d’Erdman, il se fait toujours aussi pressant, désireux de la programmer saison 1928-1929. En octobre, il insiste : « Ah, si vous pouviez faire en sorte de terminer votre pièce pour mi-novembre, afin que je puisse sans attendre commencer à y travailler ! Écrivez-moi, c’est possible ! Tranquillisez-moi : réjouissez-moi ! » Finalement, en décembre 1928, Erdman remet sa nouvelle oeuvre à Meyerhold. Commencent alors trois années de lutte pour obtenir l’autorisation de la jouer. Le journal Rabotchaïa Moskva écrivait déjà que « les qualités artistiques de la pièce n’enlèvent rien à son hostilité politique ».

Voyant alors qu’elle risquait de ne pas passer chez Meyerhold, Erdman la transmit au Théâtre d’Art de Moscou, le célèbre MKhAT de Constantin Stanislavski. Celui-ci s’était déjà intéressé au Mandat, et il est important de souligner le fait que les comédies d’Erdman suscitaient le même enthousiasme chez les deux metteurs en scènes, dont les conceptions théâtrales étaient pourtant diamétralement opposées. Stanislavski écouta la pièce, interrompant sans cesse la lecture par ses éclats de rire, après quoi il devait s’écrier : « Gogol ! C’est du Gogol ! » Cet intérêt de Stanislavski pour son auteur suscita d’ailleurs la colère de Meyerhold, qui provoqua le MKhAT à une « compétition socialiste pour la mise en scène du Suicidé ». Les deux théâtres répétèrent de longs mois mais les spectateurs ne virent jamais le résultat de ce travail. Pourtant, à l’automne 1931, alors que la bataille fait rage « sur le front littéraire et que la pièce est censurée par le REPERTKOM (c'est-à-dire la censure théâtrale), Stanislavski écrit une lettre au maître du Kremlin pour lui demander « l’autorisation de commencer le travail sur la comédie Le Suicidé », avec l’espoir qu’il viendra la voir pour en décider le sort. Dans un de ces élans de libéralisme feint dans lequel il était passé maître, Staline répond : « Cher Constantin Sergueïevitch, je n’ai pas une très bonne opinion du Suicidé. Mes camarades les plus proches considèrent que cette pièce est un peu vide et nuisible. Les documents annexes vous renseigneront sur l’avis et les motifs du REPERTKOM. Il me semble que le rapport du REPPERTKOM n’est pas loin de la vérité. Néanmoins, je ne m’oppose pas à ce que le théâtre fasse une expérience et montre son travail. Il n’est pas exclu que le théâtre atteigne son but. La Section culture-propagande du Comité central de notre parti (le camarade Stetski) vous aidera dans cette affaire. Vous serez supervisés par des camarades qui connaissent la chose artistique. Je suis un dilettante dans ce domaine. Salutations. » J. Staline

C’était la dernière tentative pour essayer de sauver la pièce.
On trouve un témoignage intéressant de ce que pouvait être la position de la RAPP à cette époque dans une lettre du dramaturge « prolétarien » Vsévolod Vichnevski adressée à la femme de Meyerhold, l’actrice Zinaïda Raïckh, qui lui avait répondu très sèchement sur ce qu’il avait écrit au sujet du Suicidé : « Il arrive qu’au-delà du spectacle proprement dit, il faille voir les exigences supérieures de la politique du parti. [...] Or, Le Suicidé, malgré toutes ses qualités formelles, ne donne rien qui vaille. C’est, en toute impunité, un pamphlet contre le pouvoir soviétique. Et il sera utile de l’écraser, tout comme Les Jours des Tourbine et autres choses semblables. »
Le souhait de Vichnevski sera exaucé : en octobre 1932, la pièce est interdite après une représentation fermée devant une commission de gens « compétents », c'est-à-dire de membres du Politburo. Selon des témoins, ceux-ci se seraient levés et auraient quitté démonstrativement la salle lorsque Podsékalnikov, le héros de la pièce, qui ne craint plus rien vu qu’il s’apprête à mourir, déclare : « à n’importe quelle réunion, camarades, à n’importe laquelle, je peux tirer la langue au président ». Il faudra attendre 1969 pour que Le Suicidé parvienne jusqu’à un public… non russe bien entendu.

En France, la pièce a été montée pour la première fois en 1974 mise en scène de Jean-Pierre Grandval, puis une nouvelle fois dans une autre traduction en 1984 mise en scène de Jean-Pierre Vincent, et à Genève en 1987 mise en scène de Claude Stratz.
En Russie, après des tentatives sans résultat en 1956 et en 1965, à quoi on peut rajouter un projet de publication dans la revue moscovite Teatr en1968 qui sera arrêtée par la censure, il faudra attendre 1982 pour que la pièce puisse être montée avec des coupures conséquentes et, malgré cela, retirée rapidement de l’affiche, avant d’être reprise en 1987, année où elle sera enfin publiée.
Les déboires du Suicidé mettent un terme à la carrière dramaturgique d’Erdman[1]. [...]
En plus de l’impossibilité d’écrire, il gardera toujours en lui « une peur éternelle », pour reprendre le mot de sa femme, qui raconte dans ses souvenirs que chaque coup de sonnette nocturne s’associait à l’idée d’une probable interpellation.

JEAN-PHILIPPE JACCARD

Notes

[1] D’écrivain indésirable, Erdman va devenir un citoyen suspect ; en effet, sa condamnation à une peine de trois ans d’exil s’ajoutera aux difficultés rencontrées avec le Suicidé et laissera des traces.

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