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Le Socle des vertiges

mise en scène Dieudonné Niangouna

:Extraits

Mouléké, petite bourgade derrière la chaumière de la boulangerie Bouétambongo où s’arrête l’arrondissement quatre de Brazza la verte, les loubards qui y sortent viennent jouer les petites frappes dans le dernier chaudron de la ville nord appelé le quartier des Crâneurs. Arrivent les années quatrevingt- dix, et la tendance des armes à feu prend le dessus sur tout avec l'approche des guerres civiles, alors qu'on est encore une réserve à protéger, une espèce à part. Nous avons un secteur qui fait des belles entrées côté grabuge. Les rues vivent en ébullition, de l'ambiance à tous les carrefours. Du cinéma gratuit comme on disait, des matinées sans billet, avec cent millions de hourras dans la poussière et la hargne du soleil qui réveillent nos remugles de chairs sauvages en incitant les bagarreurs à un nirvana de violence certaine. Ce cinoche porte ouverte n'est autre qu’un combat phénoménal qui garantit la vie dans nos rues comme jamais exister n'a su s'expliquer. Faut pas compter sur la police pour tout remettre sur les rails.

C'est la faute à l'ennui si aujourd'hui nous sommes tombés par terre, elle était la base de notre rage en quête d'identité. On naissait dans des taudis sans eau ni électricité, pas de soins et moins d'école pour pas d'instruction, en face on avait la télé, la Redoute, les cartes postales de France, et les fils à papa. En fin de compte on a voulu se fabriquer après une brève irruption dans un vidéo club le temps de quelques westerns de plus, ou au bar "vis à vis" en matant les putes qui se faisaient rosser par leurs maquerelles. On allait pister chez Tantine Jacquie les zinzins du centre ville en mal de chaleur sur quelques chairs sauvages du quartier. Après un match de foot à la télé, l'oeil blême à convoiter le pied de Roger Milla, on se disait « viendra un jour où on se farcira la gueule du monde ». Maradona dans le coup, faut croire, avait une importance capitale puisqu'il nous mettait l'eau à la bouche. On se fabriquait chacun cherchant sa route, chacun prenant son pied.

Qui n'a pas raconté qu'au départ on était moins que des sandales, des marches pieds, des essuis merde ? On nous écrasait avec une dose de crachat qui ponctuait l'action, et comme nous avons un forfait de "merci" nous y allons en bon nègre jusqu'à ce que s'amenuise le jour pour pleurer dans nos tanières. Ultime alternative : demander couverture à un vieux taulard. Seulement le règlement du secteur stipule avec exagération qu'on pouvait être bleu dans les Crâneurs dix, quinze ans, le temps n'a aucune importance chez nous, en attendant que les seigneurs de la brousse, autrement appelés les zinzins du centre ville, examinent ton affaire. C'était des grands du quartier, chefs de bloc, propriétaires et chefs de tribunaux traditionnel, seigneurs de la parole et de la raison, confectionneurs de l'action propagandiste du gouvernement sens-unique, vicaires honorifiques de l'Etat. C’est à ces antiquités qu’il faut s’adresser si tu veux passer grosse pompe, Anti-merde, gérant d’une contrebande, mac pour dix putes, organisateur de combats truqués, coach d’une équipe de foot, gageur, bretteur de sous, colosse à moitié taré, falbalas en retrait, petit espion de mes deux, balance pendant la guerre des gangs, parce que ces vielles canailles alimentaient la ville par le biais des gros bras qu’ils tuyautaient sur des combines pourriment juteuses. La foutaise en ordre.

Un mec qui se pointe dans nos bords et la mise est cautionnée. T’es le bienvenu en enfer, tu ne dégaines aucun chouya, on te somme de te farcir la première pétasse venue. Et le lendemain tu te retrouvais en train de tailler la pipe à un vieux bonnet sans savoir comment ni pourquoi. Et toutes tes billes passaient par là. Tu payais et ton droit de marcher sur la terre des seigneurs et celui de la boucler. À la fin quand ils auront fini de faire de toi un "As" assez lâche pour laisser aller les affaires courantes, ils te bombardent à un poste croquignole dans un bidon ghetto. Pour les directeurs d'écoles et autres farfelus de la fonction publique en costard à mille dollars c’était du jackpot clandestin. On ne leur demandait pas de fermer les yeux, l'Etat savait y faire, mais de se teindre à la couleur locale, et que tout se radine.

De mon temps les gosses arrachaient les diplômes comme des gorgées de bières et en attendant peut être un siècle pour finir le stage de diplômé sans emploi ils assuraient à la terreur. Et maintenant s'ils ne sont pas braconniers au ministère des eaux et forêts c'est qu'ils sont braqueurs de banques. Bref ! Pas besoin d’apporter du cirage noir sur le plus ténébreux de nos crépuscules. Mouléké et Crâneurs n’ont jamais cousu le coton ensemble. Y avait toujours un qui prenait la pute par la culotte. Deux secteurs jumeaux qui n'ont pas arrêté de se bouffer le cordon ombilical si tôt que l'ennui s'emmène.

Ma mère descendait de ses animaux qui avaient traîné la civilisation dans la rue, vu que maintenant tout y était, les dieux, les êtres, les biens et les idées. La rue avait fini par tout gagner. Par respect on devait à ma mère, Jane, le courage de nous avoir mis dans un monde qui ne lui conférait aucune grâce. Elle tardait, faut croire, parce que moi à sa place j'aurais bu le bouillon. Mon père quant à lui était un homme qui venait de trop loin pour se brancher à la sociologie du secteur. Indissoluble aux tendances sectaires, il faisait partie de ces hommes qui trimbalent leur passé dans la poche de la chemise comme une vieille carte de baptême salie au verseau par la signature à répétition du denier de cultes. « Nous avons le devoir de ne pas disparaître, même lâches restons en vie. Nous venons de trop loin pour s'éteindre. Kongo dia Ntotéla c'est pas la porte d'à côté, c'était un empire cousu de têtes de vipères ». Mon père était un homme qui lisait beaucoup pour ne pas regarder la vie en face. Il s'était assis dans Mouléké, vers le marché de Dix Francs, il avait planté une maison en étage autour de son ombre pour clôturer ses problèmes et invita ma mère à gagner cette intimité. Mes cousins, Maza, Adave, Faustin et Big Gogo, rentraient dans notre vie comme un accident surprend une mort qui traîne et aujourd'hui s'ils n'ont eu de cesse à gérer notre existence c'est qu’ils ont été appelés pour confectionner la genèse avec ceux qui nous ont précédés.

Je passais le gros de mon temps dans les Crâneurs entourés de quelques futurs lascars : Landresse, Milandou, Franck, Nono, Saint Mpika Vert, Chérémy, Ndoula, Hugues. Les filles c'était de la fiction, nous les inventons pour jouir. Le sexe coûtait tellement cher qu'on se contentait de l'illusion. Des fois qu'on allait à la chasse aux culottes courtes, dès qu'on découvrait un arrivage de minettes stockées dans une zone approximative avec l'inscription "en solde" gravée sur leurs front, il nous fallait rapiner, vendre tout ce qui s'ennuyait à la maison. Les filles étaient mystiques, voilà ce qu'on appelait de la motivation, ça venait toujours d'ailleurs, ces êtres-là. Aucun parent n'était assez sot pour faire pousser une fille dans les parages.

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