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:La forêt comme «refuge»

Extrait de la conférence de Kenneth White, ''Philosophie de la forêt'', novembre 2004

En 1980, à Stuttgart, Ernst Jünger publie un livre qui, en français, s’intitule Traité du rebelle ou le recours aux forêts. Je ne m’étendrai pas ici sur la carrière d’Ernst Jünger, ni sur sa philosophie générale. J’ouvre ce livre, comme j’en ouvre tant d’autres, afin de voir ce qu’il peut éventuellement contenir d’intéressant pour notre propos.

Pour commencer, en ce qui concerne la traduction du titre, remarquons que le mot allemand traduit par «rebelle» est Waldgänger, terme qui, littéralement, signifie «celui qui s’en va dans la forêt». Il s’agit en fait d’une figure historique. Durant le haut Moyen âge scandinave (en Norvège, puis plus tard en Islande), le Waldgänger était un proscrit qui choisissait de vivre une vie libre en se réfugiant dans les bois. Ce faisant, il menait une existence difficile et périlleuse car il pouvait être abattu par quiconque le rencontrait. Toutefois, il courait sa chance. À partir de là, Jünger va extrapoler et faire du Waldgänger une figure atemporelle, indépendante de tout contexte historique particulier. «Celui qui s’en va dans la forêt» est quelqu’un qui, «hic et nunc», veut échapper aux contraintes d’une vie hyper-socialisée et sortir des conventions établies, des dogmes, de l’enlisement des idéologies. Pour l’écrivain, un tel «recours aux forêts» n’a rien d’une idylle. Il ne s’agit pas d’une «retraite» ou d’une attitude compensatoire, mais plutôt d’une marche hasardeuse en dehors des sentiers battus, au-delà des frontières de la pensée commune.

Aujourd’hui, l’homme se trouve pris dans les engrenages d’une grande machine agencée, sinon pour le détruire, du moins pour l’aplatir et l’uniformaliser. Le type socio-anthropologique «normal» est relativement intelligent. N’a-t-il pas reçu comme tout un chacun une éducation, un «badigeon de culture» comme dit Jünger ? Mais les valeurs qu’il a intériorisées favorisent-elles sa sensibilité, son sens de la beauté du monde ? Est-ce là une chose qu’il peut éprouver ? Docile aux slogans et aux injonctions de tout ordre, ne vit-il pas dans un monde clos, prompt à dénigrer tout ce qui existe en dehors de son «espace normal» ?
À l’encontre d’un tel homme cerné, pris au piège d’un «inexorable encerclement», l’être humain qui «s’en va dans la forêt» veut redevenir un être singulier («singulier» et «sanglier» viennent tous deux du latin singularis, «qui vit seul»). Pour y arriver, le «rebelle» ne se mettra pas en opposition directe. C’est là utiliser les mêmes armes que l’adversaire et risquer de lui ressembler. Il ne se contentera pas non plus d’une attitude de «rebelle» facile. «Recourir aux forêts» n’est pas une fuite naïve hors du social, hors du « réel». S’évader dans l’imaginaire n’est qu’une «jonglerie» de l’esprit, une illusion, un mirage de plus. Ce que le «rebelle» recherche n’est pas une fiction commode, mais un lieu de liberté, un champ d’action. C’est ça, la forêt : «un champ d’action pour de petites unités qui savent ce qu’exige le temps, mais connaissent aussi d’autres exigences.»

«Qui savent ce qu’exige le temps». Autrement dit, assumer son destin propre – dépasser ses craintes et arracher les masques pour que renaisse «la gaieté, fruit de la liberté» – implique bien des qualités morales mais aussi une conscience vive et lucide. Il faut être prêt à affronter le néant et prendre fond sur une sorte de nihilisme. S’inspirer de quelques grandes forces dans l’art et dans la pensée peut aider assurément à se maintenir éveillé, mais surtout et toujours, il importe de rester au contact de la «substance première», de tout ce qui porte un peu de fraîcheur. «Ce n’est sans doute nullement par hasard que tout ce qui nous enchaîne au souci temporel se détache de nous dès que le regard se tourne vers les fleurs, les arbres…» Là, dans la forêt, s’offre la possibilité d’une «résidence», de vivre une vie pleine et «robuste».

Mais n’oublions pas d’extrapoler et de rester réalistes. Au fond, il n’est pas besoin d’élire résidence (surtout en permanence) dans une forêt quelconque. Il s’agit avant tout d’un «champ d’action» qui peut aussi se déployer en pleine ville. À condition bien sûr de maintenir le contact avec le dehors et d’y faire des incursions qui ne soient pas que des «excursions». C’est ainsi que, petit à petit, les contours d’une nouvelle forme culturelle, peut-être, pourront se préciser.

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