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Le Préambule des étourdis

mise en scène Estelle Savasta

:Ecrire par l’enfance

Départ

Depuis janvier 2013, Hippolyte a mal au coeur est en résidence à Hautôt sur mer (seine maritime). Le projet, proposé par Dieppe scène nationale, est aussi simple qu’enthousiasmant : associer les habitants de ce village au bord de l’eau à notre recherche artistique.
J’y vois une occasion rare et précieuse d’écrire par l’enfance. Alors j’installe le projet au coeur de l’école.
Je propose que n’y soit donné aucun atelier mais que nous nous retrouvions en séance de travail. Que ceux qui seront là ne soient ni des participants, ni des élèves, qu’ils soient des collaborateurs artistiques.
Je dis tout ce que je ne sais pas de mon projet en construction.
Je dis qu’il y a longtemps que je n’ai pas été une enfant.
Que je n’ai jamais été une enfant au 21ème siècle.
Je dis que nous avons ensemble une année pour retrouver ce que j’ai oublié et découvrir ce que je n’ai jamais su.
Je leur propose d’être dramaturges, assistant à la mise en scène, comédiens.
De faire avec eux ce que je fais d’habitude avec mes compagnons de travail.
D’entrer en laboratoire.

Virage et irruption de casseroles

Autour de la table nous brassons questions concrètes et existentielles, questions intimes et métaphysiques.
Et puis un matin, le projet de départ prend un virage en épingle à cheveux.
Nous travaillons à l’écriture de partitions gestuelles autour du thème « j’ai senti que j’avais grandi le jour où …». Un petit groupe reprend une suite mouvements, les répète à l’infini, j’en modifie le rythme, amplifie ou réduit l’envergure. La classe rit, moi ce que je vois me tord le ventre.
Car ce qui est là me parle de leurs vies mais aussi de la nôtre, parlent de renoncement, de défis et d’acceptation, de ce qui est passé et ne reviendra plus, de pression, de nos handicaps minuscules et du poids de nos casseroles. Surtout du poids de nos casseroles.
Le coeur palpite comme chaque fois que je suis à l’aube d’une nouvelle écriture. Comme chaque fois que je sens que j’ai sous les doigts un sujet qui parle différemment à l’enfant et à l’adulte, mais qui intimement parle aux deux.
Comme chaque fois qu’un sujet, littéralement, me traverse.

Anatole, images et mouvement

La semaine suivante, j’ai dans ma besace La petite casserole d’Anatole et Mathias Dou. Le premier est un magnifique album jeunesse sur le handicap, le second un artiste à la frontière du théâtre et de la danse dont j’aime profondément le regard sur les choses et les gens.
Nous lisons. Autour de la table les dramaturges s’emballent.
Ils racontent leurs images intérieures et nous livrent des films muets ou du théâtre d’objet, des tableaux à la Magritte, ou de mystérieux spectacles d’ombres. Nous notons.
Au plateau, nous nous emberlificotons littéralement dans nos casseroles, tentons de nous en débarrasser. Imaginons que dans nos têtes une pesante marmite a pris place. Et dans cette posture pesons le poids de nos quotidiens. Nous décortiquons le geste dans la lenteur. Leur concentration est déconcertante. Nous filmons le mouvement, le reprenons.
Nous prenons des leçons à les regarder. Car tel déséquilibre, telle position de doigt, tel geste cassé, telle étrange arythmie, le corps de danseur de Mathias et mes yeux de metteur en scène les ont depuis longtemps oubliés.
Nous réalisons que la partition gestuelle du spectacle à venir s’écrit elle aussi par l’enfance et que c’est infiniment précieux.

Estelle Savasta

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