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Le Naufragé

+ d'infos sur l'adaptation de Joël Jouanneau ,
mise en scène Joël Jouanneau

: Faire face

Punaisée, depuis te semble-t-il toujours, sur l’un des murs blancs de ton bureau, la photographie te regarde, et quel que soit ton angle d’attaque, six yeux te font face, qui sont ceux de trois jeunes paysans sur un chemin de campagne. Chapeautés, costumés (mais bien difficile, de profil, de certifier le gilet), cols montants assurément, une cravate pour deux papillons, canne à la main, chaussures non crottées, ce devait donc être l’été, ce devait donc être le crépuscule et tu as toujours aimé penser qu’il allait au bal, ce trio de paysans, avec accordéon et saxo pour valses et vieux tangos.
Ou ce pourrait être l’aube et alors du bal ils en revenaient, te dis-tu à l’instant. Mais aube ou crépuscule peu importe au demeurant, ce qui est incontestable, c’est que face à l’insolence tragique de leur regard, tu n’as jamais pu, toi, ne pas imaginer le pire, à savoir qu’ils savent là, au moment précis du déclic, que bientôt ils devront prendre ce même chemin de campagne, mais au pas de course cette fois, avec un tout autre costume et pour un tout autre bal, la photographie étant de 1914, année d’un tout autre déclic.
Il te suffit même d’y penser pour entendre les mouches bourdonner près d’un siècle après, ces trois-là te fixant toujours. Et rien ne peut t’interdire d’imaginer que c’est ce même document qui servit à Thomas Bernhard de déclencheur à l’écriture de son Naufragé, l’auteur identifiant ainsi allègrement les trois figures majeures de son futur roman à ces jeunes paysans endimanchés, ceux-ci transformés sur-le-champ en trois virtuoses du piano par l’oeil magique de Bernhard – et tu reconnais alors, en partant de la droite : – Glenn Gould, le génial Canadien Américain qui, tant par son regard décidé que par le dessin malicieux de ses lèvres, a déjà clairement décidé que son approche de Bach et sa quête d’absolu artistique ne sauraient s’encombrer des applaudissements du public ; – Wertheimer, collé à Gould et autre pianiste virtuose, issu lui de l’aristocratie autrichienne, logé à l’époque à Vienne dans un luxueux appartement du Kohlmarkt par sa soeur, laquelle fut longtemps sa « géniale tourneuse de pages » avant d’épouser un baron suisse de l’industrie chimique ; – Le narrateur enfin, l’anonyme, le sans nom du livre, un peu en retrait donc, mais qui eut pour maître le grand Horowitz, et avant lui le célèbre professeur Wührer, et dû délaisser, un temps, celui du roman, le clavier du piano pour celui de la machine à écrire, afin de témoigner du destin tragique de ce trio ; tragique oui, on le sait aujourd’hui grâce à Bernhard, les deux premiers s’étant absentés de notre monde pour l’éternité (le Canadien à la suite d’une attaque qui le foudroya au beau milieu des Variations Goldberg, le second par pendaison volontaire à un arbre de Zizers, tout près de Coire et tout près de la maison de sa soeur), conférant par leur absence même le statut évident de naufragé au troisième, naufragé et donc survivant, ce que confirme, on peut le noter, sa cigarette, allumée certes, mais loin encore d’être consumée.
Et explorant cette photographie qui figurait, avec bien d’autres, dans l’exposition Hommes du XXe siècle, consacrée en 1927 par la Société des beaux-arts de Cologne à l’oeuvre d’August Sander, lequel écrivait en préface au catalogue : « Il nous faut apprendre à regarder la vérité en face, mais aussi et surtout à enseigner cette démarche à nos semblables et à nos descendants, que cela nous soit favorable ou non », tu ne peux plus non plus ne pas remarquer l’impact, lumineux puisque charnel, des seules quatre mains, dont la seule gauche de Wertheimer, ce qui leur aurait suffit, penses-tu, à jouer Brahms par exemple ensemble sur un même piano, puis t’attardant, à la loupe et avec obstination, sur le petit chemin emprunté au crépuscule par le trio encore au complet, te voilà soudain convaincu qu’il ne conduit pas trois jeunes paysans au bal, mais bel et bien nos trois virtuoses à l’auberge du Moulin de la Dichtel, située en Haute-Autriche, à Traich précisément, auberge où va se dénouer le fi l secret qui unit ce trio, et où l’aubergiste au chemisier déboutonné leur servira cette saucisse au vinaigre dont elle a fait sa spécialité. Ou alors c’est l’aube, et nos trois virtuoses, encore ébaudis par les propos tenus et entendus la veille à l’auberge, surpris par l’oeil du photographe sur le chemin du retour – dont ils savent désormais vers quels destins il les conduit – semblent lui faire face et lui dire : oui, c’est ainsi, et après ?
Ce ne sera que bien plus tard : tu as quitté ton bureau et décidé que cette photographie serait le point de départ de ton travail sur l’adaptation théâtrale du roman de Thomas Bernhard, tu clopines canne à la main dans la forêt de Brocéliande accompagné de ton seul chien, et tu imagines les sceptiques à la lecture de cette hypothèse première. Ils te signalent que Gould n’étant pas même né en 1914, une telle hypothèse ne peut que te mener à l’impasse. Tu pourrais toi aussi te contenter de leur dire : et après ? Mais rien ne t’interdit d’ajouter, seul en forêt accompagné de ton seul chien, que ton hypothèse est tout sauf farfelue, moins du moins que ton existence, qu’aucun virtuose du piano n’a jamais non plus répondu au nom de Wertheimer, que Gould n’est pas mort en jouant les Variations Goldberg, que la main droite du naufragé n’est pas moins virtuelle que la fumée de sa cigarette, mais que, indubitablement, archives à l’appui, Kafka a vraiment, lui, posé par écrit la question suivante à Félice Bauer, dans la nuit du 28 au 29 décembre 1912 : « As-tu déjà vu les manifestations qui ont lieu dans les villes américaines la veille de l’élection d’un juge de district ? Pas plus que moi certainement, mais dans mon roman, ces manifestations sont justement en train de se dérouler. »

Joël Jouanneau

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