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Jungle Book

Robert Wilson (Conception), CocoRosie (Musique), Douglas Wieselman (Direction musicale)


:Entretien avec Robet Wilson, "Ecouter son corps"

Entretien réalisé par Frédéric Maurin

Quelle était l’idée de départ de cette invitation du Théâtre de la Ville à créer Le Livre de la jungle?

Robert Wilson : Sans doute un spectacle tout public, même si pour moi une grande œuvre se suffit à elle-même et peut être tout autant appréciée par un enfant que par une personne âgée, par quelqu’un qui n’est pas allé à l’école et par quelqu’un qui a fait des études supérieures.J’ai toujours aimé la réponse de Gertrude Stein quand on lui demandait ce qu’elle pensait de l’art moderne: «j’aime le regarder», disait-elle.

Est-ce qu’en visant un large public Jungle Book se rattache à certains de vos spectacles comme Peter Pan ou Wings on Rock, qui s’inspirait du Petit Prince de Saint-Exupéry et du mythe amérindien d’un enfant en quête de son père, tout comme Mowgli, à la fin du Livre de la Jungle,espère trouver sa mère?

Un artiste a beau avoir ses propres thèmes et variations, son œuvre de-meure le même arbre. J’ai fait des spectacles très différents les uns des autres, mais on ne doit pas avoir peur de se répéter car c’est comme cela qu’on apprend. En ce sens, il est vrai que Jungle Book se situe dans la mouvance de Wings on Rock et de Peter Pan. Cette thématique ne cesse de revenir dans ma carrière.

Le choix de CocoRosie pour la musique et les chansons vous est-il apparu évident ou auriez-vous pu faire appel à un autre compositeur?

D’une certaine manière, j’entendais leur voix avec ce spectacle. Les deux sœurs ont écrit la musique de Peter Pan. Par ailleurs, ce ne sont pas seulement des musiciennes, elles sont aussi plasticiennes. D’un point de vue tant visuel que musical, elles semblent mieux correspondre à ce travail que David Byrne, Philip Glass ou Tom Waits.

Vu l’importance de la musique, l’alternance entre chansons d’une part et récits et dialogues parlés d’autre part, envisagez-vous Jungle Book comme une «comédie musicale»?

Les étiquettes sont trompeuses. Selon moi, tout théâtre est musique et tout théâtre est danse. C’est ce que signale le mot opéra. Il contient tous les arts, il rassemble tout: architecture, peinture, musique, poésie, danse, lumière... J’ai du mal à séparer les choses. Souvent, une pièce de théâtre se morcelle parce qu’elle est cloisonnée et que le décor, le jeu,le chant, la danse y sont traités comme des entités distinctes. Pour moi,cela forme un tout.

Pour vous permettre de départager les deux mille interprètes qui ont postulé pour Jungle Book, aviez-vous des exigences particulières, en dehors de l’âge et des facultés de jouer, de chanter, de danser?

Dans tous mes premiers spectacles, les interprètes étaient des non professionnels. Petit à petit, j’ai introduit des artistes qualifiés, des chanteurs ou des danseurs, mais à l’époque je ne cherchais pas de virtuoses capables de retomber sur pointes après un saut. Ce qui m’intéressait,c’était la personnalité des gens avec lesquels je travaillais. J’ai toujours pensé que quiconque se sent bien dans sa peau peut monter sur scène et jouer dans un de mes spectacles. Pour la distribution de Jungle Book,nous avons, avec le Théâtre de la Ville-Paris, privilégié la diversité et la complémentarité des interprètes comme s’il s’agissait de fonder une espèce de famille

Vos spectacles sont traversés par un immense bestiaire – on a vu des tortues, des lions, des oiseaux, des ours, sans parler de dinosaures – et il y a bien sûr beaucoup d’animaux dans Le Livre de la jungle?

Qu’est-ce qui vous intéresse dans les animaux?Mon travail est plus étroitement lié au comportement animal qu’à n’importe quelle école de jeu. Quand un ours vous regarde, il écoute avec ses yeux, avec son corps. Quand un chien se rapproche d’un oiseau, il n’écoute pas seulement avec ses oreilles, mais c’est tout son corps qui écoute. C’est le point de départ du Regard du sourd. J’ai construit ce spectacle avec un jeune homme sourd-muet qui s’appelait Raymond Andrews. Il a emménagé chez moi. Un soir où il se tenait à un bout de mon loft, à vingt-cinq mètres de distance, j’ai hurlé son nom dans sa direction sans qu’il réagisse. J’ai alors crié en reproduisant le genre de son que fait un sourd et il s’est retourné en riant. Son corps connaissait mieux les vibrations sonores d’un «sourd», il les sentait. Ce n’était pas son tympan qui lui permettait d’entendre, puisqu’il n’entendait rien en deçà de 120 décibels; c’était son corps. Kleist pensait qu’un bon acteur ressemble à un ours: «il ne va jamais frapper en premier, il attend qu’on fasse un geste.»

Y a-t-il de l’espoir à la fin du Livre de la jungle?

Mowgli a été rejeté par les loups et chassé à la fois de la jungle et du village des humains.Y a-t-il une lumière ou le spectateur reste-t-il en suspens?Tout ce que je sais, c’est qu’il ne faut pas faire de théâtre déprimant. Il faut toujours une note d’humour, même à la mort du roi Lear. Si on prend une feuille de papier blanc et qu’on la met à côté d’une feuille de papier noir, le blanc deviendra encore plus blanc. Tout élément doit avoir son contraire. L’enfer et le paradis forment un seul monde, les humains et les animaux forment eux aussi un seul monde.

Entretien réalisé par Frédéric Maurin – mars 2019

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