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La Cantatrice chauve

+ d'infos sur le texte de Eugène Ionesco
mise en scène Jean-Luc Lagarce

:Journal d'une bonne

par Elizabeth Mazev

A l'occasion d'une soirée donnée en hommage à Jean-Luc Lagarce, le 26 mars 2007 à Théâtre Ouvert, Elizabeth Mazev, qui interpète Mary ("la Bonne"), revient sur l'expérience de la reprise, quinze ans après, du spectacle créé avec Lagarce.

Février 2005
Rendez-vous avec François dans un bar des Abbesses.
Devant lui, l’incontournable « petit Campari ». Il fait toujours passer la fumée de sa cigarette de sa bouche à son nez, et comme il y a quinze ans, je ne sais pas si cela m’amuse ou m’agace prodigieusement.
Il veut, pour le cinquantenaire de la naissance de Jean-Luc en 2007, reprendre sa mise en scène de La Cantatrice chauve, avec l’équipe d’origine. Les autres sont d’accord.
Je dis oui, 2007 c’est si loin, mais je pense que le projet ne verra pas le jour.
D’ailleurs je ne suis pas sûre d’aimer cette idée.
François est très joyeux, plus serein qu’il y a quinze ans, il doit être amoureux. Quand je lui pose la question, il rit et esquive, c’est bien ce que je pensais.
Je lui dis aussi : « 2007, l’année de mes quarante-deux ans, il va falloir remettre la minijupe de la bonne ! » Il répond : « Tu es parfaite. »
Mon Dieu que cet homme va bien !

Juin 2005
Reçu aujourd’hui le planning de tournée de La Cantatrice.
Contrairement à ce que je pensais, le projet va se faire. J’avais oublié l’incroyable ténacité de François. Je pense au surnom que lui donnait Jean-Luc : Ramirez, le marchand de tapis. « Faut que ça vende ! »
Il y a cinq mois de tournée, un mois à Paris, c’est effarant.
Appel prudent à François. Il devance mon désir en me disant que nous serons plusieurs bonnes, lui-même pense se trouver un remplaçant, il aura trop de travail pour assurer toutes les représentations. Bon !

Janvier 2006
François vient me voir jouer à Gennevilliers, puis dîner au Wepler. Il me dit qu’il est amoureux enfin. On avait deviné juste.
Donc il va bien, et l’Année Lagarce s’annonce on ne peut mieux, Jean-Luc entre au programme scolaire, il est joué partout en France, traduit en plusieurs langues.
Je repense à « vous verrez quand je serai mort ».
Nous rions, c’est très doux, de vieux amis.

Mars 2006
Dîner au Wepler avec toute l’équipe d’origine de La Cantatrice. Il avait été question de la Coupole, où nous allions toujours avec Jean-Luc, mais finalement il paraît que le Wepler arrange tout le monde. Bon.
Mireille, Emmanuelle, Olivier et François sont déjà arrivés, ainsi que Jacques, qui va « chapeauter l’Année (…) Lagarce », selon l’expression de François.
La moulinette du temps ne nous a pas épargnés, mais je trouve que tout le monde a bien vieilli. Oliver me dit que je n’ai pas changé, je l’adore !
Jean-Louis est en retard, Mireille l’appelle au téléphone, il s’est trompé de semaine, il a déjà commencé à dîner, il nous rejoint.
Nous plaisantons, les mêmes bonnes vieilles blagues qu’il y a quinze ans, décidément, je ne sais pas si j’aime ce projet.
Jean-Louis arrive enfin, lui non plus n’a pas trop changé.
François va demander à Christophe Garcia qui jouait dans Lulu, de tenir le rôle du pompier en alternance avec lui. Je partagerai le rôle de la bonne avec Marie-Paule Sirvant, comme à la tournée de la création.
Les autres nous charrient un peu, François dit : « Vous êtes sociétaires, nous ne sommes que pensionnaires. » Ça passe. Bon. Très satisfaite de cet arrangement.
Nous sommes tous heureux de nous retrouver, je crois.
Nous commandons, Jean-Louis prend un tartare.

Printemps 2006
Je relis le texte de La Cantatrice de temps en temps. J’entends les voix de mes camarades, leurs intonations, je revois le décor, la petite maison blanche, la pelouse impeccable. Je n’ai jamais oublié la chanson. Ce ne sont pas des sensations très agréables. Comme il y a quinze ans quand les premières répétitions se passaient mal avec Jean-Luc, j’ai envie d’appeler François pour lui dire que je quitte le projet.
Conversation téléphonique avec Mireille. Elle me dit qu’elle a refusé plusieurs projets pour cette tournée. J’entends le reproche.

Avril 2006
Premier essayage des costumes de La Cantatrice. Ça s’accélère. Quand je pense que je n’y croyais pas.
Les costumes d’origine ont brûlé dans l’incendie du dépôt où ils se trouvaient avec tous les costumes des autres spectacles de la Roulotte. Comme ce nom est daté ! Il paraît que c’est un hommage à Vilar. Ou à Vitez, je ne sais plus.
Comme la costumière vit désormais aux Antilles, je crois, on en confectionne de nouveaux à l’identique d’après les photos.
Mireille supervise tout ça à la demande de François. Je ne sais pas si elle aime beaucoup ce rôle.
Elle n’est pas contente du rose du tailleur des dames, ni de la forme des chapeaux. La couturière la craint, c’est visible et c’est drôle. Pour la bonne, c’est plus simple et tout va au premier essayage, mais quand diable trouvais-je le temps de mettre tous ces costumes ?
On verra bien, je compte sur la mémoire du plateau et un peu sur Marie-Paule aussi. François est tout fier d’avoir la même carrure que Christophe. L’ego des acteurs !

22 mai 2006
Déjeuner très agréable avec Marie-Paule. Nous faisons enfin connaissance, après tout nous n’avions fait que nous croiser.
Elle m’avoue qu’elle n’a pas que de bons souvenirs de cette reprise de rôle, que Jean-Luc s’était parfois montré impatient et froid. Je suis désolée qu’elle garde cette image de lui, mais secrètement flattée qu’il ait eu du mal à me remplacer. L’ego des actrices!
Je lui raconte mes débuts difficiles avec lui, elle est étonnée, nous rions, ce doit être le rôle !
Première italienne au jardin du Luxembourg ; la distribution au complet sauf François trop occupé.
Je n’ai pas beaucoup revu mon texte, je connais l’air mais pas toujours les paroles, Marie-Paule en est au même point, Olivier et Jean-Louis tâtonnent, Christophe et Emmanuelle sont en bonne voie. Mireille connaît son texte au cordeau, avec gestes et intonations, l’horloge comtoise comme dit Jean-Luc. Quel mystérieux duo ils formaient.

26 mai 2006
Roland a un cancer. Je lui trouve un drôle d’air quand il vient me voir au théâtre, je le cuisine un peu, il finit par lâcher le morceau, c’est une leucémie, il va commencer un traitement lourd, on verra ; il est très désabusé, c’est un toubib malade, on ne la lui raconte pas.

Premiers lundis de juin 2006
Une fois par semaine, italiennes au Luxembourg. Le texte revient bien. Et avec lui quelques souvenirs précis de ce qui se passait sur le plateau, mais de grandes zones d’ombre aussi.

Dimanche 18 juin 2006
Coup de fil d’Irina, Matthieu son frère a eu une attaque, il est dans le coma, c’est sans espoir.
Je ne suis pas étonnée, depuis presque vingt ans, je ne le connais qu’allant mal.

Samedi 24 juin 2006
Dans le train pour Besançon, retour à la citadelle comme dit le poète.
Pas mécontente d’être seule dans le wagon, sensation que je n’arrive pas à nommer.
Désespoir est trop fort, tristesse trop faible.
Nous avons une semaine pour ressusciter la mise en scène de Jean-Luc.
À Paris, Matthieu est en train de mourir dans une chambre d’hôpital.
François nous attend à la gare, il a une tête de six pieds de long, je lui demande ce qui ne va pas, il dit : Rien, rien, j’ai vu le décor, ça fait drôle.
Au théâtre, toute l’équipe technique de la création est là, Farion, Bernard, le beau Didier. Retrouvailles avec Karl, directeur technique du lieu, qui avait accompagné la tournée allemande de La Cantatrice. Un vieux compagnon de la Roulotte.
On a reconstruit le décor à l’identique mais en plus petit. Quand je m’en étonne, le nouveau régisseur plateau Romuald me dit : « Mais c’est le décor d’origine, on n’a fait que le repeindre. » J’ai déjà vécu cela en retournant des années plus tard sur les lieux de l’enfance. Bon.
Il y a une assistante que je connais vaguement, Pauline, un peu de sang frais.
Je loge chez Christine avec François, dans la chambre de leur fille Camille, où trône le fauteuil de Jean-Luc.
Sur le bord du plateau, des photos d’il y a quinze ans, de courts extraits du spectacle filmé par la télévision allemande. J’ai de la chance, je n’y suis pas. Marie-Paule s’exclame : « Mon Dieu que j’étais jeune ! » Bon.

Dimanche 25 juin.
Matthieu est mort cette nuit.
Première répétition, en costumes avec musiques et lumière, c’est le pari du jour.
J’entends la pendule du début, et quinze ans s’effacent, le nez me pique.
Nous n’avons jamais cessé de jouer ce spectacle, voilà la vérité.
Mireille n’est jamais sortie de son tuyau d’arrosage jaune, Jean-Louis n’a jamais terminé de lire son journal, Marie-Paule a toujours parlé avec les mains, je chante la chanson du feu en boucle, Olivier et Emmanuelle n’en finissent pas de se reconnaître, François n’a jamais enlevé son casque de pompier d’opérette, c’est vertigineux.
Les places nous reviennent en mémoire, comme remontées du plateau.
A la fin, les techniciens et Pauline applaudissent, nous nous applaudissons, on se dit qu’on pourrait jouer demain. L’ivresse nous saisit.
Nous dînons tous ensemble, François nous conduit en auto, il pleut, il va chercher les autres et disparaît, on s’en étonne. Bon. Jean-Louis prend un tartare.

Lundi 26 juin
Temps radieux.
Avant de partir travailler, Christine me dit : « Le premier tirage du journal de Jean-Luc est dans le bureau, si tu veux le lire. » Je crois que je n’en ai pas envie.
Le moment de grâce du premier jour de répétition est passé, il fallait s’y attendre, vient le temps ingrat de la tâche à accomplir. On cherche, les choses ne s’enchaînent pas toujours, nous hésitons, c’est laborieux, les souvenirs se contredisent, les dents grincent.
Le soir, nous sommes fatigués, il commence à faire chaud, le découragement est palpable.
Je rentre tard, Christine m’attend dans la cuisine, François lui a passé un savon, je n’ai pas le droit de lire le journal, il n’a pas encore été corrigé, ma curiosité est en éveil.

Mardi 27 juin
Il n’y a que Farion au son, Bernard et le beau Didier à la lumière qui soient sûrs d’eux : ils ont les conduites informatiques d’origine, les machines seules sont infaillibles.
Pauline note tout, Christophe est assis dans la salle et observe sans dire un mot comme à son habitude, François rit. C’est incroyable, quinze ans après, et nous balbutions à peine des souvenirs du spectacle, et François rit comme si c’était la première fois. Je me souviens du rire de Jean-Luc, même à la centième, il ne se lassait pas de nous regarder. A moins que ce n’ait été une manière d’encouragement ?

Mercredi 28 juin
Rêve érotique soft avec le beau Didier. Comme il y a quinze ans. Bon.
Réflexions solitaires et désabusées sur le thème : le temps ne fait rien à l’affaire etc.
Seule dans la maison et parfaitement consciente de commettre un méfait, j’entreprends la lecture des épreuves du journal de Jean-Luc, prête à bondir et à m’enfuir en cas d’arrivée intempestive. Je commence par la fin, il manque les deux dernières années, mais comme une comédienne qui parcourt fébrilement sa brochure pour savoir si elle a un grand rôle, je cherche quand ça parle de moi. Comme à chaque fois que j’ai lu des écrits de Jean-Luc après sa mort, je cherche mon viatique.
Et aujourd’hui encore, je ne suis pas déçue, c’est très doux, cette tendresse post mortem.
Par contre je le trouve d’une dureté effroyable avec Mireille et François. Je suis persuadée qu’ils n’en retireront pas un mot. S’il ne tenait qu’à moi…
Est-ce qu’on malmène toujours les gens qui nous sont le plus proches ? Est-ce pour leur ôter un peu du pouvoir qu’ils ont sur nous ?
La répétition se passe bien, même Olivier et Emmanuelle en conviennent, qui ne sont jamais contents de ce qu’ils font : ça revient bien, c’est un miracle. Chacun comble un peu les lacunes à sa manière, qui en évoquant une indication de Jean-Luc, qui une place dont il se souvient à coup sûr : « Tu ne peux pas être là puisque je te voyais à ce moment. » Qui laisse ses pieds se souvenir, ça marche aussi, on ne se rappelle rien et c’est le corps qui fait, alors qu’on croit ne lui avoir rien demandé. Quant à mes multiples changements, comme aucun ne me voyait et que j’étais seule sur scène, je crois bien que je simplifie un peu. Quand Marie-Paule croit se souvenir d’une transformation supplémentaire, avec une très mauvaise bonne foi je soutiens sans sourciller qu’on ne devait pas faire la même chose. Ça passe, bon.
Christophe observe toujours sans mot dire, je me demande s’il s’emmerde ou s’il rit sous cape de nos minables petits arrangements avec nos souvenirs.
Les techniciens impeccables nous encouragent, je crois qu’ils ne sont pas dupes pour autant.
Pauline ne dit rien, elle doit se demander ce qui se joue sous ses yeux.
Retrouvailles avec François en pompier, nous pouffons comme des adolescents en nous roulant sur le gazon de bon cœur, Mireille nous demande si nous voulons être laissés seuls et Olivier dit : « C’est plus hard qu’il y a quinze ans, le pompier et la bonne ! »
Il faut bien s’amuser un brin. Je me souviens que Camille petite se cachait les yeux pendant cette scène, pourtant bien sage, ça faisait beaucoup rire Jean-Luc.
On est plus sage à vingt ans qu’à quarante.
Matthieu sera enterré vendredi, je n’y serai pas. Ceux d’entre nous qui le connaissaient enverront des fleurs.
Le soir, je traîne un peu au restaurant pour ne pas rentrer trop tôt, il y a réunion du bureau de la compagnie Les Intempestifs chez Christine. Je les trouve encore attablés, j’embrasse Pascale l’amie d’enfance et administratrice de Jean-Luc, Denis, son mari.
François est guilleret, comme cet homme a changé, je l’ai déjà dit ?
Que de souvenirs, que de souvenirs, que de souvenirs.

Jeudi 29 juin
J’ai rêvé de Jean-Luc, avec Camille enfant, un rêve très doux, au bord d’une rivière, mais je ne m’en souviens pas vraiment.
Ciel exagérément bleu.
J’envoie les fleurs pour Matthieu, il sera au Père-Lachaise, lui aussi. Il est mort à quarante-sept ans, neuf ans de plus que Jean-Luc.
Au filage, nous faisons la bonne à deux avec Marie-Paule, les techniciens rigolent.
Christophe endosse le costume, il est épatant, François rit de bon cœur dans la salle, oui, il va bien.
Les acteurs dînent au restaurant du Casino, en terrasse. Nous buvons du vin du Jura.
Je me souviens de ce dîner très arrosé après une représentation de La Cantatrice – était-ce à Lons-le-Saulnier ? – en compagnie d’une comédienne rousse de Besançon visiblement en pleine opération de séduction avec Jean-Luc. Nous étions tous sortis de table en titubant et en riant aux éclats dans les rues désertes. Emmanuelle s’en souvient aussi.
A la fin du repas, je suis sur le point de demander : « Mais pourquoi Jean-Luc et François n’ont-ils pas dîné avec nous ? »
Ce doit être le vin du Jura et la chaleur. Il est temps que cette semaine se termine.
Jean-Louis a pris un tartare.

Vendredi 30 juin
Matthieu a été enterré ce matin.
Message d’Irina : « J’ai jeté une fleur sur son cercueil pour toi. » Bon.
Aujourd’hui nous faisons deux filages publics, pour avoir les deux distributions.
A deux heures, Mireille et Emmanuelle sont déjà dans leurs loges.
La spirale du temps m’aspire, je retrouve tout :
Les sons d’il y a quinze ans, éructations diverses d’Olivier (il y a du progrès, il n’appelle plus « papa ! papa ! »), exercices de respiration profonde de Mireille (« Fifa, Fifa, Fifa ! »), échauffements vocaux d’Emmanuelle (Ah tu verras chanté langue tendue), les odeurs d’il y a quinze ans, les Guerlain que portent Mireille et Emmanuelle, le thé d’Olivier, la laque.
J’essaie de me dire que chacun sait ce qui est bon pour lui, j’essaie de ne pas juger, mais qu’est-ce que je fais d’autre ? Je me rassure en me disant que les autres aussi me jugent, cette façon de sauter dans le costume au dernier moment, de blaguer, de ne pas avoir le trac. Au fond, je ressemble à mon personnage à sa première entrée, une bonne négligée avec du noir sur le visage et les chaussettes mal tirées. Nous ressemblons tous à nos personnages, j’ai envie de pleurer, je me dis que je vais partir, ne plus jamais revoir ces gens, cette petite maison blanche qui m’attend depuis quinze ans, je me dis que je vais mourir d’ennui ou tuer quelqu’un. Tout cela doit avoir un nom.
Jean-Louis arrive au dernier moment, il a mangé un tartare.
À quatre heures, premier filage, avec Christophe et moi. Il y a un peu de public, des gens de la compagnie, Jacques qui « chapeaute l’Année (…)Lagarce ».
François est très content dans l’ensemble, décidément…
Farion commente : « Tu as mis les turbos, ça fait du bien », j’entends que l’on commençait à s’ennuyer à la technique.
J’ai fini mon travail, pour cette fois.
Au filage de six heures, Marie-Paule et François s’y collent. Je suis dans le public avec Christine et quelques autres.
C’est bien, c’est drôle. Et totalement désespérant aussi. Mireille me donne envie de pleurer, elle est effrayante, hilarante et effrayante. Je souffle dans l’oreille de Christine : « Mais que fait cette actrice qui joue Attali dans La Cantatrice chauve ? »
Il n’y a pas que la scène du pompier et de la bonne qui soit plus hard, tout est plus âpre. Nous avons quinze ans de plus, ce doit être cela.
Christine me dit : « Il est bien François, non ? » Oui nous maltraitons ceux qui nous sont le plus chers pour leur enlever un peu du pouvoir qu’ils ont sur nous.
A la fin du filage, plaisanteries diverses sur la reprise dans quinze ans avec déambulateurs et infirmières sur le bord du plateau prêtes à intervenir.
Serons-nous si vieux dans quinze ans ?
Soirée très joyeuse, tout le monde est détendu, des gens des Solitaires nous rejoignent, Eulalie, qui s’occupera de la tournée, il y a un enfant très sage, du bon vin, nous installons de grandes tables devant le théâtre, un barbecue, des gens passent et nous les invitons, ils déclinent en riant, les techniciens sont avec nous, nous traversons le pont avec Olivier pour acheter encore un peu de cet incomparable vin d’ici, la ville est dorée, nous sommes heureux et légèrement ivres, exaltés comme il se doit après un grand effort.
A notre retour, François nous annonce une grande nouvelle, ce lieu que nous occupons sera dans quelques mois officiellement baptisé « esplanade Jean-Luc Lagarce ». Je repense à son testament : ni fleurs ni plaque, ni nom sur une tombe, rien. Une esplanade à son nom, on dirait une plaisanterie de Jean-Luc : « Vous verrez quand j’aurai une esplanade à mon nom. »
François a l’air si heureux, comment lui gâcher son plaisir ?

Samedi 1er juillet 2006
Retour à Paris, la vraie vie, les enfants, je n’ai qu’un jour pour poser ma valise et changer de vêtements, je pars demain pour le Portugal, Lisbonne, et les dernières représentations du spectacle de cet hiver où j’ai été si heureuse.
Une demi-heure après mon arrivée, je claque des dents, je me couche avec trente-neuf cinq de fièvre, on me cajole, on me laisse dormir, on fait ma valise, c’est doux aussi l’amour des vivants.
Je rêve d’Edgar, mort du Sida à vingt-sept ans, enterré au Portugal dans le village de ses parents. Le sourire d’Edgar, les blagues qu’il faisait à l’hôpital pour faire rire sa mère, A maïaou maïaou, la chanson traditionnelle portugaise qu’il chantait un foulard sur la tête quand il avait un petit coup dans le nez. Je n’étais pas à son enterrement. Je n’avais pas pensé à lui depuis des mois. Je me réveille en nage, guérie.

Première semaine de juillet 2006
Lisbonne est admirable. Les représentations se passent bien, les soirées sont enfiévrées, vinho verde et calamars frits, caïpirinha et karaoké, je ne m’étais pas amusé aussi bêtement depuis longtemps. Je demande à un acteur portugais s’il peut me chanter A maïaou maïaou, il s’exécute, et les larmes jaillissent, inattendues, exagérées.
Je pleure Edgar, mort depuis des années, je pleure tous les amis morts à un âge où l’on ne devrait pas mourir, j’envoie des messages peu sobres à mes amis encore vivants, je me baigne dans l’océan à cinq heures du matin en hurlant de plaisir malgré les protestations inquiètes de mes camarades moins saouls que moi, je hurle que c’est bon d’être vivant, je pleure à gros bouillons, je pleure nos vingt ans.

Juillet et août
Eté atroce, je suis odieuse, on me fuit, je vois bien que toutes les occasions sont bonnes pour me fuir. J’en ferais autant si je le pouvais.
J’appelle Irina, je l’invite à nous rejoindre dans le Sud, elle dit qu’elle préfère rester à Paris, penser à Matthieu. Bon.
Messages réguliers à Roland, le traitement est lourd, il ne sait pas s’il va tenir le coup.
Rentrée à Paris, l’évidence s’impose : je fais ma crise de la quarantaine. Ça me fait du bien de me le formuler, c’est rassurant de savoir que l’état dans lequel on se trouve porte un nom.

Vendredi 1er septembre
Lorraine a un cancer. Je suis sonnée. C’est idiot, jamais je n’aurais imaginé cette femme-là avec un cancer. Mes états d’âme me semblent minables. Je pleure, je n’ose pas l’appeler, je finis par lui envoyer un message pour lui dire que je l’aime, c’est tout ce que je trouve à dire, elle me remercie, m’écrit qu’elle est dans le Sud avec son homme et leurs deux fils, qu’elle profite de l’arrière-saison qui est si belle ici, de l’incroyable lumière de cette fin d’été. Ce sont ses mots.
C’est elle, l’incroyable lumière.

Mardi 5 septembre 2006
L’homéopathe me donne des granules, nous parlons de la fameuse crise de la quarantaine, du cancer, elle dit qu’il y en a de plus en plus, que c’est la maladie des gens qui ne se préoccupent pas d’eux-mêmes. Au moins, je ne suis pas en première ligne !

Vendredi 8 septembre 2006
Daniel Znyk est mort. Cette phrase n’a pas de sens. Huit personnes différentes m’appellent pour me l’annoncer, à la fin je dis : je sais et je raccroche.
On l’a trouvé dans la rue, devant chez lui à l’aube. La dernière fois que je l’ai vu, il mangeait le cadre de scène de la Comédie-Française.

Lundi 18 septembre
Retour à La Cantatrice. Rennes, son théâtre en travaux, son directeur, sa salle polyvalente dans la périphérie. Je ne reconnais pas la ville alors que j’y ai passé de longs moments à plusieurs reprises, avec Jean-Luc et sans lui aussi.
On sait enfin quand aura lieu l’enterrement de Daniel. Comme il est mort dans la rue, il y a une enquête, on ne peut pas toucher à ses affaires. Il sera enterré dans son dernier costume de scène. Ce sera vendredi, à l’église Saint-Roch, dans la chapelle des comédiens dont j’ignorais l’existence.
La Comédie-Française se charge de tout.

Mardi 19, mercredi 20 septembre
Nous rentrons dans la routine, chacun se protège, on se voit peu en dehors des répétitions, je ne vois plus que les défauts de mes camarades, leurs misérables petites habitudes, et les miennes, tout aussi minables.
Nous dînons au restaurant, je prends des bulots en hommage à Daniel, tous les soirs.
Jean-Louis prend un tartare.

Jeudi 21 septembre
François me donne un jour de congé pour assister à l’enterrement de Daniel. Il dit : « Vous êtes deux bonnes, profites-en. » Il dit qu’il le connaissait peu mais qu’il aimait beaucoup Daniel. Des formules que je n’aurais jamais pu imaginer dans la bouche de François.
Oui, cet homme va bien. Oui, on aimait beaucoup Daniel.

Vendredi 22 septembre
La chapelle des comédiens est pleine de monde. Beaucoup de visages amis, et de parfaits étrangers. Ceux qui ont fait la vie de Daniel sont là, et je n’en connais qu’une infime partie. Beaucoup de gens pleurent, d’autres se soutiennent mutuellement, l’arrivée du cercueil est particulièrement pénible, savoir son grand corps dans une boîte qui semble si petite. C’est son nom gravé sur la petite plaque en cuivre sur le couvercle qui me bouleverse. Et la caresse très tendre d’un homme que je ne connais pas sur cette plaque en quittant la chapelle.
C’est donc cela que Jean-Luc a voulu éviter à tout prix, « et sans que personne puisse se sentir blessé dans sa propre sensibilité ».
Onze ans plus tard, je lui pardonne d’avoir refusé toute cérémonie, tout cérémonial autour de sa mort.
Et aujourd’hui, ce n’est pas que Daniel que j’enterre, c’est aussi Jean-Luc, et Matthieu et Edgar, et tous ceux qui sont morts à un âge où l’on ne meurt pas.
Sur les marches de l’église, La Mort est là, le visage livide, les cheveux orange, et – est-ce que je rêve ou a-t-elle vraiment une bouteille à moitié vide à la main ? Elle a les traits d’une vieille tragédienne usée et dit à qui veut l’entendre : « On va aller boire un coup, c’est ce qu’il aurait préféré, non ? » Une voix me souffle : « Regardez-la, elle nous enterrera tous ! »
Est-ce qu’on finit toujours par rire aux enterrements ?
Le corbillard emporte Daniel au Père-Lachaise. Lui aussi.
Le ciel est très clair, fraîchement lavé par une averse, et je décide d’aller à pied jusqu’à la gare Montparnasse, je reprends le train pour Rennes et la première de La Cantatrice chauve.
En traversant les Tuileries, je pense aux nuits de Jean-Luc, à Saint-Germain, je passe devant le Café du Marché où Daniel buvait une dernière bière en écoutant du jazz, un petit garçon blond et pensif me rappelle Victor le fils de Matthieu, je me promets d’apprendre toutes les paroles de A Maïaou Maïaou.
Cela porte un nom, une longue promenade à travers la plus belle ville du monde, escortée par ses amis morts trop tôt.
Cela s’appelle la fin de la jeunesse.

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