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L'Excès-l'usine

+ d'infos sur le texte de Leslie Kaplan
mise en scène Marcial Di Fonzo Bo

:Entretien avec Marcial Di Fonzo Bo

par Raymond Paulet

Qu'est-ce qui a présidé au choix de ce texte au premier abord assez peu théâtral ?

J'en avais eu une première approche, dans le cadre d'un travail à la prison des femmes à Rennes, il y a quelques années, avec les Lucioles. Les détenues avaient choisi ce texte parmi plusieurs propositions. Cela a inauguré une grande collaboration entre les Lucioles et Leslie Kaplan. Il y a eu ensuite Depuis maintenant monté par Frédérique Loliée, la résidence au TGP de St-Denis, et ensuite l'adaptation de l'Inondation de Zamiatine mise en scène par Elise Vigier. Leslie est devenue quelqu'un de proche et d'important dans notre travail. Et déjà, à l'époque de ce travail à la prison, je voulais le présenter à l'extérieur, sortir les détenues, mais cela a été impossible. J'ai toujours eu envie de revenir sur ce texte.

Qu'est-ce qui vous intéressait dans cette écriture ?

Même si, dans sa forme, il n'est apparemment pas du tout théâtral, puisque plus proche de la poésie que d'une forme littéraire plus théâtrale, je pense que la matière du texte, ce qu'elle contient, est très vaste. Dans cette tentative " d'écrire " l'usine, il y a une matière extrêmement puissante. C'est un regard d'une grande lucidité sur le monde et une vision presque cinématographique. Comme de la poésie vivante. Les mots essaient de rendre compte d'une matière extrêmement vivante, ce qui est finalement très proche du théâtre. Il s'agit d'une adaptation puisqu'on ne dira pas tout le texte, ce qui d'ailleurs n'était pas nécessaire. On se rend compte qu'il suffit de très peu de mots pour rendre compte de ce regard brûlant sur le monde. De même la musique Surrogate Cities, les villes de remplacement, que j'ai associé à ce travail, prolonge les mots et l'état du plateau.

L'excès L'usine excède la simple description d'une partie du monde du travail ?

En effet. Il ne s'agit nullement de représenter l'usine sur le plateau. Le travail est d'élargir ces mots là. De rendre compte d'un état du monde et de la condition humaine. Le livre parle de l'usine comme du début d'un régime totalitaire. Parlant du livre Marguerite Duras a évoqué avec justesse les camps. Le compositeur Heiner Goebbels fait un travail similaire dans sa démarche. Surrogate cities serait comme une coupe verticale, une étude de la ville, avec ses différents niveaux. Qui dit ville dit la condition humaine, qui dit la condition humaine dit L'excès-l'usine. Il n'est nullement question d'usine à proprement parler dans ce que l'on fera.

Heiner Goebbels parle de " traduire en musique quelque chose de la mécanique et de l'architecture de la ville "…

Exactement. La forme est extrêmement intéressante. Il utilise le sampler, l'enregistrement, comme mémoire, comme un échantillonneur. Il se balade dans les villes, enregistre des bruits de Tokyo, Francfort, des grandes mégapoles, et il introduit au sein d'un orchestre symphonique ces échantillons sonores. Une démarche qui se rapproche de celle de Leslie Kaplan, puisque son texte est écrit avec le souvenir de l'usine, le présent et le souvenir sont constamment mêlés, le temps est aboli. Il y a quelque chose d'universel dans le travail de Goebbels qui donne à entendre, à la fois, un chantre juif des années 30, un morceau romantique de piano et des bruits de klaxon de Tokyo… Les différentes couches, temps, et lieux, se conjuguent. Cette forme de composition est proche de l'écriture de Leslie, une écriture très musicale. Les sonorités, le rythme, importent autant parfois que le sens premier. Dès le titre d'ailleurs, il y a cette espèce d'implosion, les mots implosent.

Votre mise en scène rassemble des acteurs, un orchestre, des habitants de la ville…

J'ai voulu qu'il y ait beaucoup de monde pour rendre compte d'une certaine démesure. Une démesure qui me manque aujourd'hui au théâtre. Je trouve qu'on est actuellement dans un moment critique ou le formatage des spectacles dessert la création. Créé pour Mettre en scène, ce spectacle conçu comme un impromptu n'aura lieu, dans cette forme, que là. C'est aussi une sorte de grande fête que d'inviter sur le plateau Vilar 70 habitants de la ville de Rennes, l'orchestre de Bretagne sous la direction de Stefan Sanderling, et le nœud d'acteurs avec qui je travaille, les Lucioles. Il s'agit de rendre le on du texte, cet indéfini du récit, avec des gens d'horizons et d'âges différents, hommes et femmes mélangés, même si le texte se situe d'abord dans un univers de femmes. Ce qui donne sur le plateau une force inouïe, comme un condensé de l'humanité… En théâtre c'est un peu ce que j'ai envie de voir.

S'agit-il d'ancrer le théâtre dans le réel ?

Ce n'est pas l'envie d'être dans le social. Dans ce texte la question est politique, la réponse est poétique. C'est en cela que je trouve le travail de Leslie extrêmement précieux. Ses textes, y compris ses romans, sont toujours inscrits dans l'ici et maintenant, et ça c'est forcément politique. Cela rejoint ma démarche, ce que j'essaie de faire aussi dans mon travail d'acteurs. Les projets qui m'intéressent sont ceux qui s'inscrivent dans le réel pour le mettre en question.

Recueilli par Raymond Paulet

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