Ne plus afficher cette publicité - Je m'abonne - Je suis abonné(e)
Accueil de « L'Outrage aux mots »

L'Outrage aux mots

mise en scène Nicolas Kerszenbaum

:Extraits

L'Outrage aux Mots

Des cris. Ils recommencent encore. Je les entends, et pourtant je n'entends rien. Je voudrais savoir ce qu'ils disent. Je l'ai su. Je cherche ce qui les censure en moi, maintenant. Des cris, comme d'une femme rendue folle. En les écoutant, je me disais : il ne doit rien se passer ici. Il ne se passait rien que ces cris. La nuit. J'avais peur, et j'avais peur d'avoir peur. Sale bicot, m'avaient dit les gardiens. Il est facile de résister à la provocation, plus facile qu'à l'attente. J'écoutais. J'écoute, mais à chaque fois que cela revient, il n'y a plus que le creux du cri. Comment dire ? Cela crie, mais ne dit plus rien. Quelque chose a effacé les mots, le sens qui peut-être me rassurerait. Au moment même, j'avais peur de ce qui allait suivre; à présent, j'ai peur de faire de la littérature. J'ai beau le vouloir, je ne peux, ici, faire retentir le vide de ce cri vide. Et pas même expliquer pourquoi il revient, et revient, toujours obsédant, depuis plus de quatorze ans. Une femme qu'on va violer, qu'on a violée et qui n'en finit pas de revivre l'imminence ? Une femme à qui le noir fait revivre sa peur ? Mais dans les prisons, il ne fait jamais noir. Mon corps retrouve assez facilement ce qu'il éprouvait : ce froid qui se propage depuis la colonne vertébrale, cependant que tout s'arrête dans la poitrine pour qu'aucun bruit ne trouble l'écoute, si bien qu'on est soudain à bout de souffle comme doit l'être l'autre, là-bas, qui crie. Mais que voudrais-je raconter ? Non pas ces cris, qui me surprennent chaque fois; non, d'ailleurs je les sens devenus autre chose que ce qu'ils furent. Cette femme criait à la mort, qu'importent ses mots. Qu'elle criait à la mort, je le sais. Mais alors qu'est-il advenu ? Pourquoi affirmer un sens juste après avoir dit qu'il a changé ? C'est que, maintenant, ce cri à la mort dont j'ai censuré les mots me censure à son tour. Il résonne et tout se tait, tout ce que je voudrais découvrir, et qui lui est lié. Peut-être écrit-on pour effacer ? Dans ces nuits-là, s'ils avaient ouvert ma porte, j'aurais hurlé comme un fou. Il est intolérable d'avoir peur. On n'en parle pas. Un ancien déporté m'a raconté : Un soir, sur la place du camp, des milliers de Juifs étaient rassemblés. On allait les échanger contre des camions. Mais rien ne venait. Le silence. La neige. Longtemps. La neige. Longtemps. Tout à coup, un cri. Tous à la fois criaient. Et il a imité ce cri. Un souffle rauque et interminable. J'ai vu. Oui, j'ai vu. Le désespoir neigeait. J'étais glacé. Un cri mimé; un cri que j'ai entendu. Le même froid. Et à cet instant, je comprends pourquoi il n'y a pas d'indignation possible à l'instant même où retentit le cri à la mort d'un humain que d'autres humains maltraitent : il n'y a que le saisissement froid de l'horreur, et cela ne parle ni ne se parle. Après vient la colère, la révolte, mais comment dirait-on ce cri ? Et si l'on pouvait encore le crier, quel froid - celui de la mort. La révolte nous réchauffe : elle nous fait revenir de la mort. La révolte rature la mort. La révolte agit ; l'indignation cherche à parler. Seulement, depuis le fond de mon enfance que de raisons de s'indigner : la guerre, la déportation, la guerre d'Indochine, la guerre de Corée, la guerre d'Algérie... et tant de massacres, de l'Indonésie au Chili en passant par Septembre Noir. Il n'y a pas de langue pour dire cela. Il n'y a pas de langue parce que nous vivons dans un monde bourgeois, où le vocabulaire de l'indignation est exclusivement moral - or, c'est cette morale-là qui massacre et qui fait la guerre. Comment retourner sa langue contre elle-même quand on se découvre censuré par sa propre langue ?


Le Château de Cène – chapitre 3

Je me souviens. L'homme fait encore un signe. Les deux fauves reviennent à la charge.
Rageusement, ils déchirent tout ce qui me protège. Je ne bouge pas. Je sais que je ne dois pas bouger. Les chiens, d'ailleurs, travaillent habilement de la gueule et des griffes : ils ne me font aucun mal. En quelques secondes, je suis nu. Les chiens s'asseyent de chaque côté de moi; babines retroussées, langues pendantes, ils me regardent. L'homme continue de me dominer. Sans que je bouge la tête, mes yeux suivent les trois brutes.

A l'instant où je commence à penser que l'épreuve doit toucher à sa fin, l'homme désigne mon ventre, et les deux loups se jettent sur mon sexe. Mon dos se crispe quand les langues m'atteignent. Je retiens le cri qui a déjà roulé dans ma gorge. Ils ne vont pas me dévorer — pas encore. Il faut durer. Il faut gagner une minute. Déjà, il ne s'agit plus de lutter contre la peur, mais contre l'abominable tentation que fait naître l'attouchement des langues le long de l'aine, au pourtour de mes bourses, le long de mon phallus. De la nuque aux talons, je résiste. Je bande ma volonté pour ne pas bander, mais la longueur de leur langue donne aux chiens un avantage horrible : jamais bouche n'eut sur moi pareil pouvoir. Le large fouet rose qui pend de leur gueule possède une souplesse infinie et permet aux deux quadrupèdes de m'encercler la bitte et de me fouailler le cul avec une vigueur irrésistible. Et la bave, dont ils m'inondent en abondance, facilite leur besogne en donnant à mon bras génital l'illusion de toucher à un port désirable.

En cet instant, mon sexe était l'Autre, que la pure envie de foutre dressait bien malgré moi.

imprimer en PDF - Télécharger en PDF

Ces fonctionnalités sont réservées aux abonnés
Déjà abonné, Je suis abonné(e) Voir un exemple Je m'abonne

Ces documents sont à votre disposition pour un usage privé.
Si vous souhaitez utiliser des contenus, vous devez prendre contact avec la structure ou l'auteur qui a mis à disposition le document pour en vérifier les conditions d'utilisation.