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L'Outrage aux mots

mise en scène Nicolas Kerszenbaum

:Bernard Noël, ''Le Château de Cène'' et ''L'Outrage aux Mots''

En juillet 2009, la Maison des Arts de Laon a demandé à notre équipe de travailler à une lecture de textes de Bernard Noël, dans le cadre de la résidence qu'elle nous offre dans l'Aisne. L'oeuvre de Bernard Noël nous était inconnue. Nous avons donc lu ses textes, beaucoup, ses romans, ses essais, sa poésie, ses journaux – Bernard Noël est un auteur prolifique, une petite centaine d'ouvrages.

La prose de Noël est troublante : en cinquante ans d'écriture, elle est protéiforme. Elle est souvent rugueuse – une prose qui prend acte du monde, des hommes et de leurs corps, dans des invasions réciproques et successives. L'un des premiers ouvrages publiés, en 1969, est Le Château de Cène. C'est aussi le plus célèbre, à travers le procès qu'il induira. Récit d'une initiation dans un château sur une île aux larges de côtes sauvages, Le Château emprunte à Bataille et Blanchot : il convoque violence des images sexuelles, crudité, mysticisme et charge politique. L'histoire d'un homme, fasciné par une comtesse lointaine, qui cherche à la rencontrer, et se soumet, pour y parvenir, à des épreuves violentes, avant d'être intronisé hôte du château. Le Château de Cène justifiera en 1973 un procès d'outrages aux moeurs, en grande partie à cause de son troisième chapitre – le narrateur y fait l'amour avec des chiens sur un rivage désert. Une pétition de soutien sera alors lancée ; Jacques Derrida, Claude Gallimard, entre autres, témoigneront auprès de Noël au procès. Robert Badinter défendra l'auteur, sur la ligne qu'un bon écrivain ne saurait être dangereux pour les bonnes moeurs d'une nation.

En 1975, Noël rédige un court texte passionnant : L'Outrage aux Mots. Ouvrage qui répond au malaise que lui a inspiré ce procès, et, principalement, la défense de Badinter. Noël y énonce brièvement certaines de ses convictions : on écrit parce qu'on est traversé par le monde, et que l'écriture à son tour nous traverse. La violence du monde ne peut laisser l'écrivain inoffensif. L'écrivain mâchonne de l'obscur, l'écrivain ne sait pas ce qui le meut, ni ne sait ce qu'il cherche, mais il est bougé par le monde, et donc résiste. L'écrivain a sa réalité, c'est l'écriture, qui s'inspire du monde, mais qui ne lui défère pas.

L'Outrage aux Mots s'ouvre sur un cri, un cri terrible, un cri au message vide, mais au sens plein : celui d'un corps qui souffre, et c'est là tout ce qu'on sait. Ce qu'il y a sous ce cri, c'est inconnu. Mais le cri transperce le corps de l'auteur, censure tout le reste. Le retranscrire, c'est affronter la « peur de faire de la littérature ». Le retranscrire, c'est la charge de l'écrivain. L'écrivain doit trouver la langue qui ne trahira pas le cri. Mais quelle langue ? C'est le coeur du texte. Noël écrit : « Il n'y a pas de langue pour dire cela. Il n'y a pas de langue parce que nous vivons dans un monde bourgeois, où le vocabulaire de l'indignation est exclusivement moral (…). Comment retourner sa langue contre elle-même quand on se découvre censuré par sa propre langue ? Il y a une police jusque dans notre bouche. »

Ce qui est beau, dans L'Outrage aux Mots, c'est la simplicité de ce qui tend l'écriture de Noël : le besoin de dire ce qui n'appartient justement pas au domaine du dicible, et, dans le même temps, l'appréhension de voir son discours récupéré par le pouvoir qu'on combat. Noël écrit dans la conscience de ce tiraillement, et dans la nécessité pourtant de poursuivre l'écriture.

Et c'est comme si, en réponse à ces incertitudes, un mouvement de va et vient agitait le texte : le texte théorique, littéraire trébuche sur des absences, sur des injections de réminiscences historiques : la guerre d'Algérie, les noyades dans la Seine en 1961, les tortures en Indochine, les brutalités policières. Et, dans cette intrusion erratique de l'Histoire dans la théorie littéraire, scintille la pertinence des analyses de Noël sur la récupération des opposants, la standardisation des érotismes, et l'amollissement des mots dans la surenchère langagière. Le pouvoir, en parlant trop, ne dit plus rien, et empêche progressivement toute pertinence. La censure, qui n'est que l'interdiction de parler, est moins à craindre que la sensure, ce beau néologisme de Noël, c'est-à-dire l'anéantissement du sens dans les mots qu'on use. « La censure bâillonne. Elle réduit au silence. Mais elle ne violente pas la langue. Seul l'abus de langage la violente en la dénaturant. Par l'abus de pouvoir, le pouvoir bourgeois se fait passer pour ce qu'il n'est pas : un pouvoir non contraignant, un pouvoir « humain », et son discours officiel, qui étalonne la valeur des mots, les vide en fait de sens. »

Noël écrit un texte organique, dont le va et vient imprévisible le rend sans doute irrécupérable.

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