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Le Père

mise en scène Julien Gosselin

:Une pure expérience de lecture au milieu des autres

Entretien avec Julien Gosselin

Propos recueillis par David Sanson pour le Festival d'Automne 2018

En 2016, vous nous disiez qu’au sortir d’un gros projet – en l’occurrence, 2666 d’après Roberto Bolaño –, vous ressentiez souvent l’envie « d’aller vers quelque chose d’un peu plus réduit, de faire un théâtre un peu sec. De revenir à un pur théâtre d’ac- teurs, sans technique autour. » Le Père appartient clairement à cette veine-là...

Oui, exactement. Mais il y a un peu de technique tout de même. Je dis souvent ça, mais c’est comme de la musique. Quand on compose un opéra ou une symphonie, il y a plusieurs mouvements, plusieurs actes. Et bien de temps en temps, je ressens le besoin d’écrire des chansons : un mouvement, un sentiment, un geste.

Du livre L’Homme incertain de Stéphanie Chaillou, dont est tirée votre pièce, vous dites justement qu’il vous a bouleversé comme seules peuvent le faire certaines chansons.

J’ignore pourquoi. La phrase : « Quand j’étais jeune et que je jouais au foot, j’étais heureux. Je courais der- rière le ballon. Et rien d’autre ne comptait. Il y avait seulement cette évidence du ballon au milieu du ter- rain. Le ballon après lequel il fallait courir. Et je courais. Et j’étais heureux. » C’est une des premières phrases du livre. Et ça me touche tellement. Mais c’est très intime cette émotion. Comme quand Dominique A chante une chanson telle que Le Détour. Ça me rap- pelle des choses. Des vies autour de moi. Ma propre vie. Alors ce n’est plus une histoire de thématiques. De récit politique non plus. Ça le devient par la force du théâtre peut-être. Mais ça part d’ailleurs.

Le Père, c’est le monologue d’un agriculteur qui se retourne sur sa vie. Quel est l’enjeu de ce texte selon vous – et pourquoi en avoir changé le titre par rapport à l’œuvre de Stéphanie Chaillou ?

Le titre, quand je l’ai lu pour la première fois, c’était Le Père. Stéphanie l’a changé au moment de l’édi- tion du livre. L’enjeu du livre, ce n’est pas l’agriculture. C’est l’histoire d’un homme qui n’est pas capable. Qui pensait qu’il était capable et qui se retrouve englouti, fini. Qui croit l’être. Qui croit tout perdre. Et je voulais que l’on voie rentrer Laurent Sauvage au plateau en pensant : « C’est lui, le père. » Parce que ça raconte quelque chose à tout le monde, ça.

Vous dites avoir voulu, avec votre mise en scène, « retrouver l’émotion intime que peut procurer la lecture ».

Je ne crois pas que le théâtre soit le lieu du collectif pour ce qui concerne le spectateur. C’est pour moi le lieu de la solitude acceptable, parce que vécue ensemble. C’est le lieu où des centaines de gens peuvent vivre chaque soir une pure expérience de solitude et d’introspection tout en étant au milieu d’autres. Presque comme la lecture. Presque. Mais c’est plus puissant encore. Parce qu’au théâtre on peut confronter sa solitude. Et je projette beaucoup de textes, tout le temps. Un jour je ne ferai peut-être que ça... Proposer une pure expérience de lecture au milieu des autres.

Ce spectacle – ou plutôt cette performance – pourrait-il exister sans Laurent Sauvage ?

Non, ce spectacle, c’est Laurent. C’est lui, le texte et puis l’espace. C’est son corps à lui qui rentre dans un lieu, puis qui sort de ce lieu. C’est sa voix. C’est son corps. Et cet échec décrit par Stéphanie dans le texte. Le spectacle ne naît que de ça.

Après Le Père et Joueurs / Mao II / Les Noms, la trilogie Don DeLillo que vous présentez par ailleurs cet automne à l’Odéon-Théâtre de l’Europe avec le Festival d’Automne à Paris, comment continuer votre recherche de ce que vous appelez « un théâtre immersif, musical, poétique » ?

Très honnêtement, je ne sais pas comment continuer. Je me sens un peu un « vieux jeune homme ». Je découvre véritablement jour après jour l’art du théâtre et dans le même temps on me demande de savoir et d’esquisser une vision globale de ce que je fais. Mais je ne sais pas. Je fais. Je vous dirai dans vingt ans, que je fasse encore du théâtre ou pas, ce que le jeune homme que j’étais a vraiment voulu dire. Une chose est certaine : quand j’ai commencé je voulais prouver au monde que je savais fabriquer un grand spectacle. Déjà aujourd’hui cette question ne m’intéresse plus. Ce n’est pas une perte d’ambition, c’est seulement que j’ai la sensation de commencer à exercer mon métier.
Je cherche quelque chose, c’est certain. Après, les thèmes, les histoires, les fictions... Ce ne sont que des véhicules. Si quelqu’un qui voit mes spectacles ressent à un seul moment une forme de tristesse profonde, ou perçoit une vision du monstre – n’importe quel monstre, celui de la violence, du terrorisme, du vide –, c’est déjà bien.

David Sanson

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