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Kairos

Bruno Meyssat (Mise en scène)


:Note d'intention

KAIROS fait partie d’une collection de spectacles qui ont pour sujet un événement récent (largement médiatisé ou discret) travaillé comme un marqueur de notre époque.

Le MONDE extérieur 1 ou Macondo 252 a ainsi été créé au Théâtre des Quartiers d’Ivry en février 2011. Il s’inspirait de l’explosion en avril 2010 de la plate-forme Deepwater Horizon louée par BP pour prospecter des gisements en eaux profondes dans le golf du Mexique. La pollution provoquée épandra 650 000 tonnes de brut et fera 11 victimes.

Pour l’heure, (le choix n’est pas définitif encore) notre attention se porte sur le sujet des « événements grecs » et ce qu’ils représentent de nous.

Comme tous marqueurs conséquents ils relient le minuscule de nos vies et l’ample organisation officielle des nations. Ce qui se joue là-bas nous concerne en profondeur, ainsi cette cruauté principale qui caractérise le lien débiteur-créancier. Cette étreinte consentante ou inconsciente. « Etrangement » la Grèce, est ce territoire fondateur, dont on a exploité la pensée et le langage comme de généreuses carrières et dont la monnaie commune porte un nom d’étymologie grecque. Et puis cette question qui doit, il nous semble, être posée et travaillée sur les plateaux : « Quand on parle de crise, de quoi parle-t-on en fait ? »

Bien des économistes (ainsi André Orléan, Keynes...) insistent sur la dimension émotionnelle de la finance, sa dépendance aux mouvements cachés de notre psychisme, la manière exemplaire dont cette activité révèle le caractère mimétique et irréfléchi des décisions les plus aptes à modifier le sort de chacun. La finance, mètre étalon contemporain est une aire où s’expriment nos ombres.

Ainsi l’hybris et le déni résident au cœur de la crise grecque. Elle s’explique d’abord par l’apparition de volumes considérables de liquidité, disponibles et prêts à être investis, sur les marchés mondiaux au début des années 2000.

Et l’adage des marchés est irrésistible : « Ne faites apparaître que les bénéfices mensuels ou trimestriels. Quand le marché se retournera il sera temps de prévoir une porte de sortie ».

MARQUEUR
Choisir un « fait » en privilégiant son caractère de symptôme du monde où nous vivons. En effet certains événements qui surgissent ou s’installent dans l’espace collectif (un monde extérieur) ont d’étroites correspondances avec ce qui se passe de façon contemporaine à l’échelle de l’individu (un monde intérieur).
Ils viennent matérialiser dans l’espace (celui où on peut se déplacer) ces forces agissantes qui nous habitent ou tourmentent nos vies privées. C’est dans le “grand jour” du monde que paraissent ces sensations obscures et innommées de nous-mêmes. L’actualité nous tend comme un bilan biologique de ce qui nous atteint, car l’actualité nous atteint.
Ce monde traine des symptômes comme un grand corps. Nous sommes convaincus de la nature fractale du monde : la plus petite partie du tout reproduit le modèle, la complexion du plus grand ensemble.

DÉSIRER
Relier entre eux des faits laissés disparates par la négligence ou l’idéologie. Donner leurs chances à des associations d’idées de nous parler du Fait social. Manifester combien le « réel » est éminemment lié, que la société est un organisme cohérent (ni un miroir brisé illisible, ni sac de nœuds où s’agitent des faits aléatoires).
Pouvoir regarder sur un plateau ce que des corps (et des mémoires) ont inventé comme équivalent concret aux faits et gestes d’un monde que l’on subit d’autant plus qu’on redoute ou qu’on renonce à l’interpréter.
Se trouver ainsi impliqué par les résonances indirectes de ce qu’on perçoit, s’y voir réfléchi peut être l’occasion pour le public de repenser collectivement ce qui nous arrive. Relier ce qui doit l’être pour que l’image et la sensation soient plus nettes. Un théâtre de correspondances (en cascade) en somme.

COMMENT S’Y PRENDRE ?
Puisque certains événements « névralgiques » du monde extérieur existent aussi en nous de façon homologue, nous proposons de les restituer non pas en mettant en scène un texte préexistant ou la prose d’un article de journal, mais en partant de la personne de l’acteur qui, comme nous, les a intériorisés dans sa vie.
Nous visons une construction sensible où l’histoire (la fable) n’est pas prépondérante mais où les objets, l’espace, la lumière et le son agissent de concert avec l’acteur. Cette écriture de plateau utilise l’improvisation lors des répétitions car l’improvisation est l’outil fin qui convoque par essence des « actions flottantes » coordonnées où le subconscient a sa part. Elle convient parfaitement à notre souci de parler de ce monde qui nous modèle, nous infiltre et nous illusionne.
La phase préparatoire est primordiale. La dramaturgie est une affaire collective. Il s’agit de nous familiariser collectivement avec le sujet (lectures partagées, films, photographies, archives diverses) et de faire émerger pour chacun une attirance personnelle et subliminale quant au sujet.

Le sujet se transforme en une « cause personnelle ». Ce qui motive l’acteur pour des recherches supplémentaires et l’incite à innover en matière de dramaturgie (collectes d’objets supplémentaires, consultation internet,..). C’est là que se manifestent les associations qui étoilent le sujet, que se constitue une préoccupation du groupe autour de lui.
Le corps, la mémoire de l’acteur assemblent des séquences intimes qui ont leurs pendants dans le monde « extérieur ».
La vitalité et la nature de ces deux pôles se répondent. En travaillant avec l’un on travaille au sujet de l’autre, en stimulant l’un, l’autre apparaît.
Au plateau, le jeu conjugue à la fois le plaisir d’agir mais aussi le monde des idées. En surgissant elles nous restituent des propositions organisées de grande valeur et d’une condensation inouïe (ainsi que dans le rêve).
Pour KAIROS , l’acteur est « provoqué » dans sa sensibilité par des phrases. Elles sont extraites d’articles de journaux, de documents, d’essai.

KAIROS est bien une peinture sur le motif mais non figurative.

QUE RETENIR D’UN MONDE TOUTES TRANSCENDANCES ÉTEINTES ?
Nous portons notre attention vers cette dimension subliminale du fait social. Les faits importants sont absentés par des faits secondaires, des bruits. Le réel ne se cache pas à nous, mais nous n’en croyons pas assez nos yeux. Nous ne laissons pas assez nos intuitions discerner les signes qui importent de ceux qui embarrassent notre perception.
Edgar Poe nous avait rappelé (dans La lettre volée) que la meilleure façon de dissimuler un objet est bien de le laisser en évidence :
“ Ces mots là, comme les enseignes et les affiches à lettres énormes, échappent à l’observateur par le fait même de leur excessive évidence.(...) Il n’a jamais cru probable ou possible que le ministre eut déposé sa lettre juste sous le nez du monde entier, comme pour mieux empêcher un individu quelconque de l’apercevoir. ”
et il ajoute :
“ ... Le ministre pour cacher sa lettre avait eu recours à l’expédient, le plus ingénieux du monde, le plus large, qui était de ne pas même essayer de la cacher ’’

OUTILS ET ASPECTS
Des images qui procurent au spectateur l’occasion de convoquer à nouveau les siennes propres, intimes et peu fréquentées : celles dont on pense qu’elles n’ont rien à voir avec le sujet de la représentation et qui justement ont tout à voir avec ce qui nous préoccupe.
Surgissent pourtant au sein du spectacle des informations très précises : des noms de personnes, d’entreprises, de pays, des données chiffrées…
De nos jours les commentaires au sujet du monde recouvrent le monde et en atténuent même sa réalité. La conclusion des experts nous est souvent livrée avant les faits eux mêmes. Le commentaire comme une carte d’échelle 1/1 recouvre le pays qu’elle illustre. Souvent les développements de quelques notoriétés requièrent toute notre attention sans qu’on ne sache plus de quelle autorité intellectuelle elles tirent une telle prééminence.
Sachant que la Novlangue orne toute décision officielle, dénature les démocraties et estompe toute vue d’ensemble ; c’est une authentique frise aliénante vers laquelle nous levons la plupart du temps les yeux.
Dans cette écriture de plateau résolue, les paroles (témoignages définitions, extraits d’ouvrages, de législations, de romans) ont aussi la fonction dévolue aux cartels pour les expositions : informer, mais surtout, aiguiser la perception, favoriser l’invention paradoxale du spectateur. Car ce spectacle ménage naturellement un dialogue entre ce qu’on voit et ce qu’on entend, entre les faits décrits et ce qui est montré (élaboré à partir de l’instruction de ces faits).

C’est parce que Nicolas de Staël en 1954 a nommé une de ses toiles Route d’Uzès que le rose et la couleur sable qu’on y voit assemblées provoquent cette activité mémorielle et intime inégalée propre à ses réalisations. Quelques mots encouragent l’activité de reconnaissance, ce rendez vous juste de soi à soi à l’occasion d’images demeurées libres le plus longtemps possible jusqu’au danger de mutisme.

Tant il est vrai que la documentation d’un spectacle et sa dramaturgie sont passées dans les images. Elles sont ce carburant que le plateau a du brûler pour se manifester.

Ce métabolisme nous rappelle combien le théâtre est l’espace précieux et autonome de nos projections

Bruno Meyssat

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