Ne plus afficher cette publicité - Je m'abonne - Je suis abonné(e)
Accueil de « Juste la fin du monde »

Juste la fin du monde

+ d'infos sur le texte de Jean-Luc Lagarce
mise en scène Joël Jouanneau

:Deux pièces, un seul cri

Joël Jouanneau présente le contexte de la création de la pièce.

J'ai peu connu Jean-Luc Lagarce. Une belle et brève rencontre au Jardin d'hiver après la lecture de sa pièce "Retour à la citadelle", un regard ou une poignée de main échangés au hasard d'une représentation théâtrale, bref, le simple respect de rituels, et c'est déjà ça. Puis, à l'Athénée, alors que je mettais en scène dans la petite salle, "La dernière bande", de Samuel Beckett, avec David Warrilow, ce devait être en 1992 je crois, lui Lagarce, dans la salle Louis Jouvet, travaillait à la reprise de sa mise en scène de "L'île aux esclaves" de Marivaux. David et lui étaient alors confrontés à la même et incurable maladie. Et c'est après qu'il ait vu "La dernière bande", après que nous en ayons longuement parlé (il avait le regard et la voix de ceux qui ne sont déjà plus tout-à-fait de notre monde), dans la nuit qui suivit, que je fis ce rêve étrange : j'étais dans une forêt, épuisé, une hache à la main, et lui, cet homme malade, apparaissait comme on apparaît seulement dans les rêves, prenait la hache, et avec un grand rire et une force incommensurable, il abattait les arbres, ouvrant en peu de temps une clairière devant moi. David Warrilow est mort depuis, et Jean-Luc Lagarce aussi, la même année, mais aujourd'hui encore, quand je vois une photo de lui, c'est toujours l'homme à la hache que je vois.

En février 1997, le Théâtre Vidy-Lausanne et le Poche de Genève m'offraient la possibilité de mettre en scène un poème dramatique, de cet auteur, "J'étais dans ma maison et j'attendais que la pluie vienne", petite tragédie de l'attente. Cinq femmes chuchotant l'histoire d'un jeune homme, jeune fils ou jeune frère, parti voici longtemps et après que son père l'eût chassé, attendu depuis, et revenu sans dire un mot, simplement pour mourir. Cette pavane à cinq voix où alternaient plaintes, colères et murmures, était un rituel de deuil qui s'achevait par une interrogation : était-il seulement revenu, ce jeune homme que l'on n'entendait ni ne voyait, ou imaginaient-elles, ces femmes, son retour ? L'avaient-elles rêvé, ce jeune Ulysse revenu de ses guerres ? Possible, écrivait l'auteur dans sa postface. Durant les répétitions il fût décidé de ne jamais répondre à la question, et travailler ce texte fût alors, pour elles, les cinq belles éplorées, et pour moi, un moment intense de partage et de recherche théâtrales dont je devais garder longtemps Ia nostalgie. Depuis, ce texte a été souvent porté à la scène, tant en France qu'à l'étranger.
Ce n'est qu'après, un an disons, que je reçus de François Berreur, assistant de Jean-Luc Lagarce durant quinze ans et éditeur aujourd'hui de son oeuvre, une pièce inédite, "Juste la fin,du monde" écrite avant "J'étais dans ma maison et j'attendais que la pluie vienne". La Iecture de ce texte me bouleversa. Dans son prologue, Louis, le personnage principal, s'adresse au public en ces termes :
" Plus tard, l'année d'après
-j'allais mourir à mon tour-
j'ai près de trente-quatre ans maintenant et c'est à cet âge que je mourrai…
je décidai de retourner les voir, revenir sur mes pas, aller sur mes traces et faire le voyage, pour annoncer,
dire, seulement dire, ma mort prochaine et irrémédiable, l'annoncer moi-même, en être l'unique messager, et le même Louis, après avoir vu sa famille, sans rien leur dire, sur le chemin du retour, et toujours au public, parle ainsi :

Ce que je pense
(c'est cela que je voulais dire)
C'est que je devrai pousser un grand et beau cri,
un long et joyeux cri qui résonnerait dans toute la vallée,
que c'est ce bonheur-là que je devrai m'offrir,
hurler une bonne fois,
mais je ne le fais pas,
je ne l'ai pas fait. "

Voilà. Il me semblait, dès la lecture, que je devais créer "Juste la fin du monde" et faire suivre cet inédit de "J'étais dans ma maison et j'attendais que la pluis vienne", que ces deux pièces constituaient deux volets d'une même fenêtre, qu'elles traversaient une même problématique : celle de la perte, l'apprentissage du deuil. Qu'elles étaient, de la part d'un auteur se sachant condamné, un stupéfiant don de lui-même à ceux qui survivent, une troublante marque d'amour. Et je pensais alors à ce propos de Claude-Louis Combet "le texte, depuis le commencement, n'avait pas été autre chose que la préparation d'un cri et sa retenue. Et tous les détours par lesquels la phrase avait suivi son cours, constituaient une manière de s'approcher du point où le cri allait éclater et une manière de se tenir à distance de ce point et de ce cri.
Le cri valait pour tout ce qu'il cachait et d'abord et surtout pour ce cri de fond d'enfance qui n'avait jamais pu être proféré puisqu'il n'y avait jamais eu d'oreille pour l'entendre."

C'est donc dans un même décor, avec une même équipe de comédiens, que je vous propose de venir à la rencontre, d'une écriture qui, bien que sortie de la nuit, ouvre sur une clairière semblable au rêve que je fis.

Joël Jouanneau

imprimer en PDF - Télécharger en PDF

Ces fonctionnalités sont réservées aux abonnés
Déjà abonné, Je suis abonné(e) Voir un exemple Je m'abonne

Ces documents sont à votre disposition pour un usage privé.
Si vous souhaitez utiliser des contenus, vous devez prendre contact avec la structure ou l'auteur qui a mis à disposition le document pour en vérifier les conditions d'utilisation.