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Juste la fin du monde

+ d'infos sur le texte de Jean-Luc Lagarce
mise en scène Michel Raskine

:La Comédie-Française et « l’écriture de notre temps »

par Joël Huthwohl, conservateur-archiviste de la Comédie-Française

Un an après avoir programmé, entre autres, Bernard-Marie Koltès au Petit-Odéon, Jacques Toja, administrateur général de la Comédie-Française et, de ce fait, directeur du Théâtre de l’Odéon, met à l’affiche de cette petite salle, du 2 au 28 février 1982, Jean-Luc Lagarce avec Voyage de Madame Knipper vers la Prusse Orientale, dans une mise en scène de Jean-Claude Fall. La distribution réunit Louis Arbessier et Joël Demarty, de la Comédie-Française, ainsi que Suzel Goffre, Raymond Jourdan et Rebecca Pauly, dans des décors et costumes d’André Acquart sur une musique originale de Lucien Rosengart. C’est le premier texte du jeune auteur à être monté par un metteur en scène extérieur à sa compagnie. Le choix des pièces pour le Petit-Odéon est à cette époque confié à un comité de lecture spécifique composé de Denise Gence, Yves Gasc, Eduardo Manet, Alfred Simon et Lucien Attoun. Ce dernier, fondateur du Nouveau répertoire dramatique sur France Culture et de Théâtre Ouvert, a suivi et soutenu Jean-Luc Lagarce dès ses premières pièces et a œuvré pour que Madame Knipper…, qu’il venait de publier dans la collection des Tapuscrits, soit à l’affiche de l’Odéon. Le spectacle, s’il est critiqué par la presse de droite, fait le sujet d’un bel article de Michel Cournot dans Le Monde*.

Le Petit-Odéon… Imaginée par Jean-Louis Barrault et inaugurée en 1967 avec deux textes de Nathalie Sarraute, cette salle de quatre-vingts places devint pour la Comédie-Française à partir de 1971, un « lieu de découverte et de mise en scène des auteurs contemporains », idéal pour « aborder l’écriture de notre temps »** . Fallait-il qu’elle hérite de cette salle pour que la Comédie-Française se penche de nouveau sur les textes contemporains ? De Voltaire à Hugo, de Marivaux à Claudel, le répertoire avait longtemps fait une place de choix, souvent la première, aux auteurs vivants. Mais leur part est allée en s’amenuisant, sans toutefois disparaître. Depuis les années soixante, de la volonté des administrateurs et à la faveur du développement de l’activité des secondes salles – Odéon, puis Théâtre du Vieux-Colombier et Studio-Théâtre – la tendance s’est inversée, non sans questionnements voire difficultés. Questionnements sur la salle à attribuer au contemporain, sur la nécessité ou non de le cantonner dans un lieu, sur l’opportunité de faire entrer des auteurs vivants au répertoire.

L’impulsion première vint de l’administrateur Maurice Escande avec l’entrée au répertoire de La Fourmi dans le corps d’Audiberti en 1962 et de La Soif et la faim de Ionesco en 1966, deux entrées mouvementées. Suivirent d’autres expériences, à travers notamment le cycle des auteurs nouveaux, lancé par Pierre Dux et orchestré par Jean-Pierre Miquel, et qui a permis dans les années soixante-dix de découvrir Andrée Chedid, Robert Pinget, Roland Dubillard, Romain Weingarten, Louis Calaferte, Jean-Claude Grumberg et bien d’autres. Ce laboratoire de création fut implanté à l’Odéon. Le spectacle emblématique de cette évolution et de ses limites est, en 1983, Félicité de Jean Audureau, mise en scène par Jean-Pierre Vincent, premier spectacle programmé par le nouvel administrateur, spectacle qui soulève une tempête de protestations dans le public et dissuade les administrateurs pendant vingt ans de créer des auteurs vivants Salle Richelieu, jusqu’à l’entrée au répertoire de Papa doit manger de Marie NDiaye en 2003.

Si la Comédie-Française partage avec les autres théâtres la possibilité et le désir de découvrir de nouvelles écritures, l’existence de son répertoire et les modalités particulières de son enrichissement fondent pour elle une véritable spécificité. L’entrée au répertoire, validée par un vote du comité de lecture, garde aux yeux du public et des gens de théâtre une valeur symbolique de consécration. À ce titre, de « grands contemporains », français ou étrangers, dont l’œuvre est proche de nous dans le temps mais déjà reconnue, ont fait leur entrée au répertoire : Jean Genet en 1985, Samuel Beckett en 1988, Jean-Paul Sartre en 1990, Aimé Césaire en 1991, Harold Pinter en 2000, Marguerite Duras en 2002, Valère Novarina en 2006, Bernard-Marie Koltès en 2007 et aujourd’hui Jean-Luc Lagarce. Contrairement à ce qu’il se passait il y a quelques siècles, l’entrée au répertoire n’est pas indispensable à la diffusion de leur œuvre. En revanche, on peut dire d’eux ce que Saurin disait de Molière : « Rien ne manque à sa gloire, il manquait à la nôtre. »

(*) Jean-Pierre Thibaudat, Le Roman de Jean-Luc Lagarce. Besançon : Les Solitaires intempestifs, 2007, p. 71 à 78.
(**) Programme de l’Odéon pour la saison 1981-1982.

Joël Huthwohl, janvier 2008

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