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Juste la fin du monde

+ d'infos sur le texte de Jean-Luc Lagarce
mise en scène Michel Raskine

:La pièce vue par Michel Raskine

Propos recueillis par Pierre Notte, secrétaire général de la Comédie-Française

Jean-Luc Lagarce, inventeur d’une grammaire théâtrale

L’état du monde et de la société, des mœurs ou de l’écriture contemporaine n’ont pas beaucoup changé entre la disparition de Jean-Luc Lagarce, en 1995, et la découverte réelle de son œuvre. Que nous soyons tous restés aveugles et sourds à cette écriture, de son vivant, à quelques notables exceptions près, reste pour moi un mystère, et une blessure. L’injustice est flagrante. L’entrée au répertoire de la Comédie-Française a quelque chose de solennel. C’est un geste fort de la part de Muriel Mayette. Nous allons confronter la résistance de cette écriture « intimiste » à l’ampleur du lieu et de son histoire. La Salle Richelieu résonne des voix de Racine, de Marivaux ou de Claudel. Jean-Luc Lagarce renouvelle la langue et le style, il appartient à la grande tradition française de l’écriture. Et comme Marivaux, Racine ou Claudel, il invente à la fois un théâtre à lire et un théâtre à faire. Il s’inscrit dans la continuité des « inventeurs de langue dramatique ». La sienne est spécifique, elle oscille entre la parole quotidienne voire triviale, et un lyrisme revendiqué. C’est la langue de l’extrême écrit et de l’extrême oral, et il faut veiller à ce que les acteurs ne tombent jamais dans un excès ou dans un autre. Nous ne devons ni « prosaïser » la langue, ni la déifier. Il n’est pas question de se laisser aller à la « tentation de l’oratorio » : le théâtre doit incarner, rendre charnelle la parole des poètes. Et puis la langue et son interprétation sont deux formidables sujets d’étude et de plaisir. Ici, l’écriture semble composée par vagues, mais nous sommes très loin du ressassement de Thomas Bernhard. Il n’y a ni redite ni cette impression de spirale, mais une pensée en marche, qui « va devant », cela est éminemment théâtral. La parole s’inscrit dans un présent immédiat, la pensée arrive à la seconde où le mot est dit, et les personnages réajustent à chaque instant la pensée et le mot. Ils modifient sans cesse le sentiment qu’ils ont du monde, des autres, d’eux-mêmes, et se contredisent parfois. C’est une langue extraordinairement composée, une partition en somme. Nous avons bien affaire à un quintet, avec parties chorales et parties solistes. Nous travaillons à faire entendre à la fois la ligne musicale entière et chacune des notes et des nuances de cette pièce que je considère comme la plus belle et la plus essentielle de Lagarce.

Des personnes aux personnages, un écart infime

Sur le plateau, l’humanité doit apparaître. Nous travaillons sans relâche à réduire l’écart qui sépare la personne qui joue du personnage qu’elle interprète. Où est-il, ce très fragile ou bien cet immense écart entre ceux qui jouent et ceux qui sont joués ? Nous connaissons ces personnages : ils sont nos mères, nos frères, nos sœurs. Nous les reconnaissons parfois par fragments ou parfois en bloc, et nous sommes infiniment proches d’eux tous. Voilà pourquoi je souhaite établir une réelle proximité entre les personnages et les acteurs, et donner d’emblée un sentiment de connivence et de reconnaissance avec les figures de Jean-Luc Lagarce. La proximité existera dès lors également entre les personnages et les spectateurs. Notre travail s’inscrit dans ce lieu précis qu’est la Salle Richelieu, armée de son histoire et de ses fantômes. Et nous avons avancé le plateau, nous jouons devant le rideau de scène. Ils sont là, comme des frères, « frères humains qui après nous vivez… » L’immensité scénique peut devenir un ennemi, nous ne l’ignorons pas, et je voulais rapprocher Louis, Suzanne, Antoine, Catherine et la Mère de nous, physiquement. Nous débarrassons la scénographie de toute imagerie anecdotique. Le lieu du retour du fils est bien le théâtre : les retrouvailles des cinq personnages ont lieu sur la scène, cet espace unique, le théâtre, où même les morts peuvent venir prendre la parole.

L’élan de la réconciliation

La réconciliation est ici au cœur de l’histoire : Louis revient pour annoncer sa mort prochaine. Il est à la fois le héros de la pièce et le narrateur. C’est à la campagne, dans la maison de la Mère et de Suzanne, mais nous sommes avant tout au théâtre. Louis nous parle, il est le conteur. Impossible de nous installer dans un récit naturaliste, dans une reproduction du réel. Lagarce écrit une pièce où est incluse à chaque scène la question de la théâtralité et de la représentation. Les personnages de la pièce n’ignorent jamais que le public est dans la salle. Louis nous annonce qu’il est mort : « Plus tard, l’année d’après, j’allais mourir à mon tour ». C’est la première phrase - saisissante - du texte. Et pour autant, Louis est dans le présent, vivant, il n’est pas encore une ombre. Juste la fin du monde évoque la mort inéluctable, celle du héros comme la nôtre. Et à l’inverse, la pièce porte un élan de vitalité, sans complaisance, sans mollesse : une énergie exceptionnelle et un formidable humour. Les dialogues et les échanges sont brutaux, crus, francs, mais la pièce n’est pas sombre. Les personnages ont un regard amusé sur le monde. Ils ont une véritable capacité à rire d’eux-mêmes, tout en gardant une grande lucidité sur leur propre famille, sur les autres ou eux-mêmes. Ils ont une fantaisie, une ironie.

Toutes les familles sont des volcans

La famille nous constitue. On n’y échappe pas. On y est comme « condamné. » Est-ce le sort qui nous la donne, est-ce que nous nous la fabriquons ? La connivence est alors réelle, absolue, entre ces personnages et nous tous, puisque nous avons tous une famille. Au pire, nous en avons tous eu une. La famille est une entité non statique, un groupe en perpétuelle évolution. Aucune famille ne peut être tranquille. Toutes les familles sont des volcans. Les noyaux familiaux les plus harmonieux et les plus soudés traversent des épreuves, des crispations, des douleurs, des silences, des non-dits, des secrets, des tensions, des conflits, des drames, et des deuils… Dans la pièce Le Pays lointain, dont Juste la fin du monde est la matrice originelle, apparaît l’autre famille, celle inventée par Louis, sa famille d’adoption. Toutes les familles connaissent les variations qui vont du rejet à la réconciliation. L’abandon et le retour sont les deux thèmes primordiaux de l’œuvre de Lagarce. En cela, Juste la fin du monde est bien « une pièce qui fait du chagrin ». Elle bouscule, bouleverse, elle atteint. Jean-Luc Lagarce nous livre la complexité formidable des rapports humains, et nous laisse sans réponse. Ce théâtre-là sollicite notre intelligence et notre émotion de la même manière.

La place perdue de l’enfance

Quelque chose relève du mystère insondable du théâtre, me semble-t-il, dans cette simple réplique de la Mère au Fils : « mais quel âge as-tu ? » Comment une mère peut-elle prononcer ces mots ? Nous nous débrouillons avec une phrase comme celle-ci, et nous ne voulons pas tenter de la déchiffrer, de l’expliquer. Nous l’entendrons prononcée dans une sorte d’impossible neutralité ! Quelle est la place que nous faisons aux uns et aux autres ? La pièce ne parle que de cela, de ce que nous sommes les uns pour les autres. Et la Mère, mystérieusement, ne sait plus l’âge de son fils. Il s’agit là encore, probablement, de la place perdue de l’enfance. Juste la fin du monde fait ressurgir à chaque instant les mondes du conte. Des lambeaux d’enfance se cachent dans tous les recoins de cette pièce. Et l’on n’échappe pas plus à nos familles qu’à notre enfance.

Michel Raskine

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