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Juste la fin du monde

+ d'infos sur le texte de Jean-Luc Lagarce
mise en scène François Berreur

:Entretien avec François Berreur

Propos recueillis par Catherine Gillequin-Maarek et Danielle Mesguich le 13 octobre 2007.

Quels sont les principaux défis à relever lorsque l’on met en scène Juste la fin du monde ?

F.B. : L’essentiel du travail a porté sur la scénographie et la mise en place de l’intermède. La structure de la pièce est en effet extrêmement importante : le prologue est suivi d’une première partie relativement réaliste ; viennent ensuite l’intermède (qui comporte neuf courtes scènes), la seconde partie et l’épilogue. L’intermède occupe donc une place centrale et opère un changement radical dans la pièce. Dans ce moment central, si l’on ôte le texte de Louis et les appels de la mère, on note une vraie continuité. J’ai donc réuni tous les personnages ce qui m’a permis de faire exploser le rapport à l’espace. Au début de la seconde partie, Louis annonce ce qui va se passer : « Et plus tard, vers la fin de la journée  ». Un peu plus avant dans cette partie, ce sont les femmes qui endossent le rôle de choeur assuré jusque-là par Louis. Elles utilisent son vocabulaire, prennent sa place par rapport au public. Louis est alors obligé de rentrer à l’intérieur de la scène ; dans la dernière scène, ce n’est plus lui qui observe les autres, ce sont les femmes qui le regardent. Ce glissement s’opère grâce à deux répliques tout à fait signifiantes : « Suzanne. – Et puis encore, un peu plus tard. La Mère. – Nous ne bougeons presque plus, nous sommes toutes les trois comme absentes, on les regarde, on se tait. ». On peut voir là une préfiguration de la pièce suivante de Jean-Luc Lagarce, J’étais dans ma maison, où un choeur de femmes parle d’un homme disparu.

Du point de vue scénographique, j’ai essayé de travailler la tension intérieur/extérieur, rêve/réalité. L’épilogue renvoie en effet toute la pièce à un rêve que forme Louis qui est mort. Dans une pièce que Jean-Luc Lagarce écrira plus tard, Le Pays lointain, l’idée d’un dialogue audelà de la mort est reprise et accentuée : le père présent parle en effet avec les morts.

Qu’est-ce qui a présidé au choix de vos comédiens ?

F.B. : Plusieurs éléments ont guidé mes choix. Tout d’abord, je voulais travailler la pièce non pas du point de vue biographique lagarcien, comme elle est souvent abordée, mais en mettant en avant la tricherie. Louis, le personnage principal, essaie de dire la vérité. Il est perpétuellement contrarié dans son projet. On lui demande plutôt de tricher. À mon sens, cette pièce parle profondément des rapports entre vérité, mensonge et authenticité. C’est pour ces raisons que j’ai souhaité faire figurer des person nages plus âgés que ce qu’indique Lagarce, en gardant malgré tout la différence d’âge avec la Mère de sorte que le rapport mère/enfants soit préservé. Poursuivre avec Hervé Pierre (avec qui j’avais déjà travaillé) et qui tient le rôle de Louis m’a permis de me départir totalement de l’image physique de Lagarce (maigre et donc très différent du comédien choisi). J’ai choisi d’accentuer le trait en costumant Louis en une sorte de Monsieur Loyal qui conduit la journée (le spectacle !) avec distance et humour. En même temps, son costume correspond aux habits du dimanche que l’on revêt pour rendre visite à sa famille. Mais là encore, face aux parents eux aussi endimanchés pour l’occasion, Louis en fait trop, il est en décalage.

Les musiques sont-elles originales ?

F.B. : Oui, ce sont des créations musicales complètes. On distingue les musiques qui accompagnent Louis (quand il s’adresse au public, quand il parle seul) et celles de l’univers familial qui seraient comme une plongée dans la réalité. Chez Lagarce, la chanson, c’est aussi – et c’est le parti pris de la mise en scène – une espèce de vision du théâtre en tant que music-hall, le music- hall de notre vie. On peut évoquer une autre pièce de Lagarce, Music-hall, où le personnage de l’actrice exécute des numéros avec les aventures de sa propre vie. À nouveau, la frontière entre rêve/représentation/ réalité est mise en question.

Comment avez-vous pensé la scénographie ?

F.B. : J’ai souhaité laisser le point de vue ouvert. Le spectateur est soit au théâtre, soit dans la famille de Louis. Il passe de l’un à l’autre. Par moments, la frontière entre le monde théâtral et l’univers familial est volontairement floue. Par exemple, à un moment donné, Louis est seul, la lumière tombe, le ciel apparaît et les membres de la famille dansent. S’agit-il d’un rêve ou la famille danse-t-elle réellement ? C’est le public qui décide.

Pour moi, c’est avant tout une pièce de théâtre. Jean-Luc Lagarce disait toujours : « le réel c’est quand on sait qu’on est au théâtre ». La seule réalité de cette pièce, de cette famille, de Louis se trouve sur le plateau. Jouer sur le fantasme, le théâtre, la réalité, sortir d’un univers pour entrer dans un autre, c’est ça le grand plaisir.

Quelle est l’intention derrière le décor tel que vous l’avez mis en place ? Qu’est-ce que ce ciel auquel vous recourrez ? Avez-vous souhaité une évolution dans l’image perçue par le spectateur au cours de la pièce ?

F.B. : Le décor est très sommaire. On relève principalement les trois ouvertures dans le mur. Certains voient une représentation de la campagne. Je laisse la possibilité à chacun d’imaginer ce qu’il veut, j’essaye d’ouvrir le sens plutôt que de le fermer de façon à tendre vers l’universel. Le ciel est une toile peinte, donc un signe théâtral fort. J’ai voulu arriver à quelque chose de suffisamment onirique mais sur la base d’une toile peinte qu’on reconnaît. Il s’agit de développer l’idée de ce qu’est « l’ailleurs » en partant d’un espace fermé. On a également travaillé sur l’alternance jour/nuit. La didascalie initiale est à cet égard tout à fait intéressante : «  un dimanche, évidemment, ou bien durant près d’une année entière. » Au lieu de suivre le cours normal d’une journée, les scènes peuvent par exemple se succéder en passant d’une nuit à une autre nuit. Cela permet d’accentuer la dimension rêvée de la pièce. Cette visite à la famille, Louis l’a rêvée, il la met en scène et nous la donne à voir à nous, le public.

Dans ma mise en scène, j’ai également recherché une forme d’universalité que contient par ailleurs le texte de Lagarce. Un « dimanche » ou une « année », cela peut être n’importe quel dimanche, n’importe quelle année ; la famille de Louis, ce peut être n’importe quelle famille. J’ai vraiment travaillé à dépasser l’histoire individuelle de Lagarce pour arriver à ce caractère universel.

Dans son travail d’écriture, Lagarce avait pleinement conscience de s’inscrire dans une histoire théâtrale, il comprenait qu’en même temps qu’elles faisaient date, ses pièces devaient parler à toutes les époques. L’idée d’un destin commun traverse toute son oeuvre. La barbarie et l’amour sont les mêmes chez tous les hommes. C’est ça le projet de Lagarce et c’est là que réside la force de son théâtre. La Mère est une mère de théâtre grec, mais c’est aussi une mère comme toutes les mères.

Comment qualifieriez-vous la langue singulière de Lagarce ?

F.B. : C’est une langue magnifique, théâtrale qui, sur le plateau, prend toute sa puissance. C’est une langue en construction qui tisse des choses de l’intérieur. L’évocation de la voiture à différents moments est, par exemple, extrêmement révélatrice d’une position sociale particulière. La langue théâtrale de Lagarce a pour elle d’être tout à la fois simple et puissante.

Extrait de "Pièce (dé)montée" n°30, novembre 2007

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