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Jardineria humana

+ d'infos sur le texte de Rodrigo García
mise en scène Rodrigo García

:A propos de la pièce

Rodrigo García est de ces poètes énervés

Il a la rage. Et il a le talent. Rodrigo García est de ces poètes énervés que la société rend d'autant plus indispensables que leur colère avouée purge chacun d'entre nous de ses propres démons. À condition, néanmoins, d'accepter d'essuyer les plâtres d'une intransigeance dont le théâtre contient à grandpeine les oukases. Avec sa dernière création, l'auteur metteur en scène recule encore une fois les possibles de la représentation.
Jardinage humain est un éden véreux qui n'a plus rien gardé du nirvana originel. En guise de pomme: tout ce que le monde occidental offre à notre convoitise. À la place du serpent : la société de consommation. Adam et Ève sont toujours là, quelques siècles de plus dans la vue. Six acteurs, nus comme des vers ou entortillés dans des vêtements mal ajustés, chaussés de baskets coûteuses aux semelles à bulles d'air, habitent l'espace de leurs physiques improbables. L'air ahuri ou hébété, trop grands, trop maigres, trop décoiffés : leurs corps sont le combustible du spectacle. Il y a peu de texte dans ce réquisitoire de l'artiste qui n'a décidément pas fini d'en découdre avec le 21e siècle naissant et dont les coups de semonce déferlent depuis quelques années de l'Espagne, où il vit, vers la France. Quelques pans de phrases assassines défilent de temps à autre sur un écran vidéo, rappelant à la mémoire, notamment, la torture en Argentine, pays natal de l'auteur pour qui la plaie semble se rouvrir à mesure que le temps passe. D'autres paragraphes s'affichent qui évoquent le coût de la maind'œuvre brésilienne et son rapport au prix de vente en Europe d'une paire d'Adidas… Des lambeaux de faits désossés et cliniques, qui ne commentent pas mais constatent, froidement, un état des lieux effrayant. Récitant, comme à la messe, une litanie répétitive, les acteurs se font l'écho d'une suite monocorde de « ayez pitié de… » qui accole les sujets les plus saugrenus aux prières les plus émouvantes. Captation sobre, presque naïve, des rumeurs d'un monde qui ne vaut plus, au fond, la peine qu'on en discute.

Une débauche d'images paroxystiques

À cette économie des propos, répond sur le plateau, une débauche d'images paroxystiques. Le choc est souvent sidérant. Le corps vivant, ce corps parlant, s'exprime sans pudeur, sans retenue et sans complexe.
Il s'exhibe dans un enfer nauséabond, dont on renifle quasiment les effluves. Un univers chaotique, coloré et bruyant, ornementé de matelas défoncés, jonché de plantes vertes, de canapés élimés et de caddies garnis jusqu'à la gueule. Sacs de farine, paquets de chips éventrés et bouteilles de lait ou de coca cola : les obsessions de l'artiste se repèrent dans cette esthétique désormais familière. « Je ne vis pas dans une bulle de cristal, affirme Rodrigo García, le théâtre est l'endroit qui permet de dire que les choses vont mal. » Que la vie va mal. Ainsi, puisque la vie va mal, et dérive, et déborde, et dérape, en excès, arnaques, scandales et autres gabegies, puisque l'argent sert de baromètre à la relation humaine, puisque le discours tient lieu de preuve, puisque nous sommes tous devenus complices de cette vaste orgie commerciale, tous voyeurs et acteurs de la partouze publicitaire, Rodrigo García met les pieds dans le plat. Il s'empare des corps pour en faire les espaces de la débauche, les lieux de l'obscène mais aussi les armes de sa dénonciation.

Frôlant l'indécence, pulvérisant les tabous

Frôlant l'indécence, pulvérisant les tabous, les comédiens exposent la chair aux regards. Sexualité, nourriture, pornographie, ils établissent les équations, entremêlent les métaphores dans des postures parfois limites, exécutent des scènes à la lisière du supportable, se livrent à des gestes que la moraleréprouve. Et déplacent, justement, cette morale d'une perception vers une autre. La pornographie n'est pas nécessairement là où l'on pensait la trouver… Rodrigo García cultive l'art de la contradiction et du décalage, du différé et du simultané. Le rythme de son spectacle tient à cette émission ininterrompue d'informations, provenues de toutes parts et qui se superposent, s'amalgament, s'excèdent mutuellement. Jardinage humain est un mouvement, une pulsion, une charge d'énergie qui s'installe entre chorégraphie et performance, hésite entre happening et installation.

Une forme qui s'invente à mesure qu'elle se donne à voir

Une durée fulgurante, extirpée hors des cadres normés de la représentation, propulsée vers une forme qui s'invente à mesure qu'elle se donne à voir. Enchaînement brut de séquences qui découpent le temps en une série d'actions-uppercuts que les acteurs accomplissent méthodiquement, les unes après les autres. Allant au bout de leurs gestes, prenant le temps qu'il faut, usant les nerfs et s'épuisant eux-mêmes à ce jeu de massacre qui ne s'adoucit que lors de la projection vidéo d'une Piéta consolatrice, de ses bras tous ceux qu'elle croise sur sa route : un Père Noël, un bébé, un joueur de foot, etc. Rodrigo García n'a pas du théâtre une vision angélique. Il n'en fait pas mystère.
Pour se faire entendre, il ne crie plus, il hurle.
Quand il ne hurle pas, il se tait et son silence est plus assourdissant, encore, que ses coups de gueule. Il ne veut pas divertir, ne veut pas rassurer, ne veut pas plaire. Il veut réveiller les consciences endormies : « je revendique la création comme le terrain de la peur ». Effectivement, la peur, mâtinée d'un humour corrosif, rôde aux abords des plateaux investis par l'artiste.

Joëlle Gayot

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