Ne plus afficher cette publicité - Je m'abonne - Je suis abonné(e)
Accueil de « J'espère ne pas me perdre d'ici ce soir »

J'espère ne pas me perdre d'ici ce soir

+ d'infos sur le texte de Nicolas Richard
mise en scène Agathe Bosch

:Travail scénique

Lorsque Nicolas Richard rencontre madeleine pour la première fois, cela fait sept ans que je la côtoie, une fois par mois, dans le cadre des « jeux scéniques » et de l'« aide à la parentalité ».

Travail scénique ? aide à la parentalité ? de quoi s'agit-il ?

La première réponse qui me vient est cynique : ce sont des béquilles en papier mâché pour notre société fracturée. la seconde est plus optimiste : ce sont des enfants turbulents de Freud et de Moreno.

Une équipe, composée d'un psychologue, d'une comédienne et de deux ou trois professionnels de l'action sociale, tente d'aider des parents en grandes difficultés éducatives face à leurs enfants. ils utilisent pour cela quelques outils de la psychologie et quelques outils du théâtre (la scène, le jeu scénique).

Une fois par mois, au cours d'une séance qui dure plus de cinq heures, cette équipe rencontre un groupe de douze parents. après un protocole de mise en confiance, ils réfléchissent ensemble à ce que c'est que de vivre parent ; puis ils tentent d'apporter une réponse collective aux difficultés des parents à travers la mise en jeu scénique de situations auxquelles les parents sont quotidiennement confrontés.

Dans le groupe, des femmes essentiellement. la souffrance est au centre du jeu. attention : souffrance ne veut pas dire obligatoirement plainte.

Revenons à Madeleine. Je ne me souviens pas précisément de notre première rencontre.

Elle est petite, des yeux bleus très vifs. elle était toujours en parole les trois premières années. J'étais obligée de la cadrer tout le temps, dans le travail préliminaire comme dans le jeu.

Au début elle était péremptoire, elle savait tout, elle bouclait tout, il était difficile avec elle d'ouvrir une situation. dans le jeu elle pouvait aller dans le plus stéréotypé des scénarios, et puis elle le dépassait avec l'intention de faire rire. la plupart du temps cela faisait plutôt frémir.

Je n'ai jamais su quelle était la part de réalité dans sa parole. À l'évidence, la relation avec ses six enfants n'était pas simple. le jeu scénique lui a permis de dire que par moment elle les haïssait. lors d'une soirée organisée pour célébrer les dix ans du travail scénique, Madeleine l'a dit depuis la scène à ses enfants, en public, dans un slam. ses deux derniers enfants étaient là, pâles, retournés, sachant exactement de quoi elle parlait : « je vous déteste et je vous aime, je vous ai tout donné et je n'ai plus rien entre les mains, je vous en veux à vie, à mort. » dans la vie, ça ne se dit pas qu'on déteste ses enfants. ce n'était pas un monstre qui parlait, c'était une femme désespérée. elle poussait son désespoir au-delà des limites normalement autorisées.

Je n'ai jamais entendu Madeleine parler d'aucun homme, sauf pour dire que les paternités ne sont claires pour personne.

Et puis un jour cette Madeleine si volubile s'est tue. pendant trois ans elle s'est tue. Volubile a l’excès, parfois jusqu'au tournis, puis mutique, totalement mutique. elle était là, ponctuelle, elle n'a jamais raté une seule séance, mais elle ne disait plus un mot, rien. sauf ceci, à la fin de chaque séance : « Ça me fait du bien d'être là, j’apprends des choses. »

Un autre jour, elle a recommencé à parler. c'était la dernière année avant son départ. Je l'ai compris plus tard : madeleine a recommencé à parler au moment où sa décision de partir en Espagne était prise.

C'est une force, Madeleine, une sacré force. elle garde une partie de son mystère. Nicolas Richard dit très bien dans son Portrait avec paysage cette impossibilité de l'atteindre.

Dans le groupe d'aide à la parentalité Madeleine se sentait bien parce qu'il n'y avait jamais de reproche, jamais de jugement. elle pouvait « juste être là ». si dans la vie à l'extérieur elle avait pu également « juste être là », je crois qu'elle ne serait pas partie. mais voilà, pour ceux de l'extérieur elle était une mauvaise femme, une mauvaise mère. comment aurait-elle pu sortir de ce carcan autrement que par la fuite ?

Je crois que le regard que chacune et chacun d'entre nous porte sur les autres est préconçu. Comment se défaire des clichés, des standards de télé-réalité que l'on plaque à la volée sur tel ou tel visage croisé dans la rue ? comment trouver l'humain dans la masse ? comment le détacher de cette masse ? la tentation du repli est constante, la tentation de la bulle, de l'entre soi, la tentation de l'enfermement. avec Madeleine, je savais que je ne pourrais sortir du stéréotype que j'avais dans la tête qu'en lui consacrant temps.

Aujourd'hui, je vais jouer la pièce née de la rencontre entre Nicolas Richard et Madeleine. Il s'agit d'une fiction, pas d'un documentaire ni d'un reportage. ce n'est plus tout-à-fait madeleine, mais sa violence, son rire, ses provocations demeurent. est-ce que je pourrais supporter ce qui est irrecevable ? Je voudrais que madeleine soit belle. Je voudrais que l'on comprenne qu'elle est belle pour ses rêves, pour sa force.

Monique Lucas

imprimer en PDF - Télécharger en PDF

Ces fonctionnalités sont réservées aux abonnés
Déjà abonné, Je suis abonné(e) Voir un exemple Je m'abonne

Ces documents sont à votre disposition pour un usage privé.
Si vous souhaitez utiliser des contenus, vous devez prendre contact avec la structure ou l'auteur qui a mis à disposition le document pour en vérifier les conditions d'utilisation.