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Hernani

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mise en scène Nicolas Lormeau

:Entretien avec Nicolas Lormeau

Propos recueillis par Laurent Muhleisen, conseiller littéraire de la Comédie-Française

Adapter Victor Hugo

Le théâtre de Victor Hugo est excessif, bruyant, enthousiaste et fougueux. Il emporte tout sur son passage. L’intrigue s’y déverse en vagues diluviennes qui noient immédiatement les « petits sentiments » sous des flots de passions, de dilemmes grandioses. Dès lors que l’acteur y met toute sa vérité, toute sa violence, tout son art, se produit un effet médullaire, instinctif, tellurique, animal. Si l'on concentre son attention sur les quatre protagonistes principaux de la pièce, on voit que les sentiments d’injustice, d’abandon, de vengeance vivent dans Hernani, que le sens des affaires du monde, du pouvoir, de l’idéal, de la joie et du désir fonde le caractère de Carlos, et que celui de don Ruy Gomez, pétri d’expérience et de sagesse, incarne presque à lui seul, tout le sens de l’honneur. Ce qui les unit, dans la pièce, est leur rapport à l'amour, qui les meut tous à des degrés divers, mais qui culmine, unique, absolu, ravageur, chez doña Sol.
Mon projet à travers cette production est de porter au plus près des spectateurs, dans un espace vide et onirique, les passions de Hugo. L’un des aspects de la pièce qui « saute d’abord aux yeux », est qu’elle se trame effectivement entre quatre personnes : trois hommes et une femme. Comme si le monde autour était vide d’humains. Ou plutôt, comme si les humains étaient tous incarnés par l’un de ces quatre-là. Hugo s’est-il seulement donné la peine de faire exister les quelque vingt-cinq autres personnages de sa pièce ? Ils n’incarnent souvent que des fonctions politiques, servent en quelque sorte d’alibis à des actions qui se veulent spectaculaires (combats, arrestations, escortes royales) ou qui sont le cadre de complots politiques un peu convenus, un peu éculés, un peu datés aussi, alors que l’oeuvre ne l’est pas.
Le lecteur ne s’y trompe pas : Victor Hugo ne s’éloigne jamais de son quatuor de départ. Le monde autour est indiqué, raconté, ou craint. Le monde autour ne fait du bruit qu’en coulisse… Les excès, les passions des héros les ont chassés hors du théâtre : hors du théâtre, hors de nos esprits, hors de l’intrigue. L'adaptation de l’oeuvre qui est proposée ici, et qui en réalité retranche peu de choses, tend à renforcer ce sentiment initial en évitant de s’éloigner des seuls personnages « réels » de la pièce, et en donnant la possibilité au spectacle de se jouer d’une traite et sans entracte…

Les alexandrins d’Hugo : ni tout à fait vers, ni tout à fait prose

Les vers de Hugo me font penser aux tableaux des impressionnistes : de près, ce sont bien des vers, mais de loin, ils ressemblent à de la prose… Il est important, à mon sens, de distinguer les moments où Hugo cherche à nous faire « entendre » la musique des alexandrins et ceux où il cherche justement à la faire disparaître.
Si on s’attache au sens des répliques, à l’impression qu'elles produisent, et que l’on ne s’arc-boute pas sur quelque dogme dans la manière d’appréhender le vers – ce qui reviendrait à examiner point par point un tableau de Monet – l’on verra surgir du texte une musicalité originale et unique où le vers apparaît, est englouti, réapparaît puis disparaît de nouveau au gré des inspirations de l’auteur, au gré des états d’âmes des personnages. Surgit alors de cette expérience sensorielle une langue nouvelle, qui sonne aux oreilles comme les musiques que nous nommons « contemporaines » et qui, tout en semblant parfois dissonantes, sont construites dans la plus grande rigueur du solfège. Si les acteurs concentrent leurs efforts sur le sens de ce qui est dit, la musicalité des répliques devient alors une langue en soi : pas tout à fait en vers, mais plus du tout en prose.

Un plateau nu posé au milieu du public

L’action d’Hernani se déroule la nuit. C’est le seul point commun entre tous les actes. En dehors de cela, le premier acte se passe dans la chambre à coucher de doña Sol ; le second devant son hôtel particulier, dans le jardin, sous la fenêtre à balcon ; le troisième dans la galerie des portraits du château des Silva ; le quatrième dans les catacombes servant de tombeau à Charlemagne à Aix-la-Chapelle ; et le cinquième devant le palais des Aragon restitué à Hernani… Hugo, à grand renfort de didascalies, nous suggère une scénographie réaliste et « meublée », typique du XIXe siècle… Aujourd’hui, je propose de jouer Hernani dans un espace vide et nu, posé « au milieu des spectateurs » : un dispositif bi-frontal. Ainsi, à chaque instant, les spectateurs ont la possibilité de « se » regarder à travers les autres « eux-mêmes » qui leur font face. Dans cette configuration, les notions de « face », de « lointain », de « jardin », de « cour », de « près », de « loin » disparaissent. Ne subsistent que les mouvements des corps, et la distance qui les sépare les uns des autres. Ce « décadrage matériel » ouvre un « cadre émotionnel ». La mise en scène tendra à créer des espaces de jeux mouvants et indéfinis, qui offriraient aux acteurs des possibilités de gestes, de mouvements, de déplacements basés essentiellement sur leurs tensions sentimentales et leurs pulsions émotionnelles. Dans l’interprétation des divers lieux nécessaires à l’intrigue et dans la manière dont les personnages occuperaient ces lieux, on se rapprochera plus d’un travail géométrique, voire chorégraphique, que dramatique. Et puisqu’il s’agit ici de faire vibrer l’imaginaire, la sensibilité du spectateur, l’espace sera vide. Vide de murs, vide de meubles, vide d’accessoires… ceci pour mieux se remplir de rêve.

Un son qui incarne le monde, une lumière qui « piège » les acteurs

Dans la mesure où l’action de la pièce se déroule dans des endroits très divers et qu'il n’existera pas d’éléments scénographiques réalistes pour dessiner ces différents lieux, il sera nécessaire d’aider à leurs naissances dans l’esprit du public par le moyen du son. Ainsi la bande son sera chargée de nous faire voyager d’un lieu à l’autre et de nous faire imaginer le « monde extérieur » qui peuple les bords du plateau. La « bande de bandits » d’Hernani, sera ainsi entendue sans être vue, même chose pour les amis et alliés de Carlos. Il s’agira ici de créer les différentes atmosphères sensorielles propices au développement des situations dramatiques. En somme, le son sera notre principal accessoire. Parallèlement, le spectacle sera soutenu par une musique composée par Bertrand Maillot. Lui et moi collaborons toujours de la même manière : Bertrand suit le travail de répétitions pendant toute la première période du travail, puis il s’isole pour créer des matériaux musicaux, des sonorités, des harmonies. Enfin nous nous retrouvons souvent à la fin des répétitions pour définir les moments du spectacle où la musique devrait souligner telle ou telle intention, suivre tel ou tel personnage. Résolument moderne dans ses harmonies, elle rappelle au spectateur que le théâtre est l’art du présent. Elle unit le public dans une écoute plus active, plus alerte. Elle n’est pas là pour illustrer, pour suppléer le jeu des acteurs. Son rôle est de créer des tensions dramatiques complémentaires, d’être un contrepoint au jeu. L’idée dramaturgique principale du spectacle étant de « jeter les acteurs au milieu des spectateurs », il faudrait se rapprocher d’une lumière qui les piégerait encore davantage… Comme sont piégés les papillons, la nuit, dans les faisceaux de lumière. Ainsi je rêve d’images vives et larges. D’espaces de lumières où les bords paraissent infinis.

Un XIXe siècle d’aujourd’hui

L’action d’Hernani se passe théoriquement en 1519 au moment de l’avènement du roi Carlos 1er d’Espagne au trône du Saint Empire romain germanique sous le nom de Charles Quint. Mais, comme toujours avec Victor Hugo, les thèmes politiques défendus dans Hernani (notamment le discours de Carlos à Charlemagne) sont très en phase avec le moment précis où s’écrit l’oeuvre, c'est-à-dire en 1830. Nous sommes à la toute fin du règne de Charles X, juste avant les trois glorieuses de la révolution de Juillet, quinze ans après la chute de Napoléon 1er auquel Hugo a toujours voué un culte sans retenu. Il me semblait donc plus judicieux de placer l’action dans un temps plus proche de celui où fut écrit l’oeuvre, que de tenter de reconstituer une sorte de XVIe siècle fantasmé par Hugo qui ne lui sert qu’à évoquer son XIXe siècle à lui. C’est d’ailleurs ce XIXe siècle qui nous parle, qui nous interroge et qui nous touche aujourd’hui. Nous tenterons donc d’habiller les personnages dans une sorte de XIXe siècle d’aujourd’hui, nous attachant surtout à suivre leur psychologie. Sans vouloir que les costumes reconstituent une époque, une mode, j'aimerais qu’ils racontent la vie de ceux qui les portent.

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