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Hedda

mise en scène Léna Paugam

:Génèse d’Hedda

par Lena Paugam

Avant la création d’Hedda - Les Cœurs tétaniques

En 2016, j’ai créé un spectacle intitulé Les Cœurs tétaniques au T2G, Centre Dramatique de Gennevilliers. Le texte, écrit par Sigrid Carré Lecoindre, avait été conçu sous forme de fragments (poèmes, scènes de théâtre) que j’avais librement agencés pour qu’ils soient joués au sein d’un dispositif immersif déambulatoire. Il s’agissait d’une réécriture des Trois Sœurs de Tchekhov. Le spectacle faisait écho à des recherches que je menais dans le cadre de ma thèse sur les rapports entre désir et sidération dans les dramaturgies contemporaines.
J’avais demandé à Sigrid de travailler à l’écriture d’une matière poétique qui puisse être interprétée dans tous les sens, en tous espace, simultanément, un matériau littéraire que je puisse couper, réitérer, démultiplier à ma guise. J’ai pris un immense plaisir à travailler librement sur cette écriture à la musicalité fine, sensible, fascinante. Une circonstance imprévue – la grossesse d’une des comédiennes – m’a poussée à interpréter un des rôles de la distribution, celui de la sœur aînée, qui comprend un très long monologue à la fin de la pièce. Sigrid m’a alors questionnée sur mon désir de reprendre mon activité de comédienne. Depuis ma sortie du CNSAD, j’avais mis de côté le jeu pour me concentrer sur la mise en scène. C’est ainsi que nous avons commencé à réfléchir à une nouvelle collaboration autour d’un monologue, cette fois-ci écrit pour moi.

Bégayer sa vie

En 2017, j’ai soutenu une thèse de doctorat en recherche-création dans le domaine de la mise en scène de théâtre au sein du dispositif SACRe de l’université Paris Sciences et Lettres. Elle s’intitule Dépasser le présent et aborde la notion de désir, en tant que force motrice existentielle. J’ai notamment travaillé à une proposition de définition du jeu de l’acteur reliée au concept de désir. En vue de l’élaboration d’une série d’exercices techniques pour développer chez l’acteur la perception et la maîtrise du rythme, j’envisageais l’art du jeu théâtral vis-à-vis de son rapport au temps, au présent de la représentation.

Achevant cette thèse, je me suis rendu compte qu’il y avait peut-être un lien entre le choix de ce sujet et mon histoire personnelle. Enfant, je rencontrais beaucoup de difficulté à m’exprimer. Je ne suis pas sûre que le terme « bègue » soit tout à fait juste pour qualifier ce que j’étais alors mais il me semble aujourd’hui que j’étais « empêchée ». Parfois encore, lorsque je suis fatiguée ou que je suis inquiète, mes pensées se bloquent et mes phrases déraillent. Je suis très gênée quand cela se produit en public car j’ai beaucoup travaillé à faire disparaître cette maladresse du langage.

Il y a trois ans, j’ai réalisé que ce bégaiement ressemblait à un autre problème que je rencontre fréquemment : la difficulté de faire un choix pour soi-même. Il m’a semblé à de nombreuses reprises que je bégayais ma propre vie. Ce phénomène pourrait être comparable à la situation d’une personne perchée sur le bout d’un plongeoir au-dessus d’un bassin de piscine, hésitant à sauter. Cette personne serait, pourrait-on dire, saisie entre le désir de plonger et l’empêchement de plonger, sa sidération. C’est sur ce sujet que j’ai proposé à Sigrid de travailler pour commencer le travail. C’était l’automne 2016. Le premier titre du projet était Begayer sa vie / Au bout du plongeoir.

Dépénalisation des violences domestiques

Et puis, il y a eu cette loi votée en Russie en janvier 2017 pour la dépénalisation des violences domestiques. J’ai été bouleversée par la découverte de cette mesure et par les arguments soutenus au sein du débat public relayé par les médias. Cette mesure, plébiscitée par le pouvoir et l’Eglise orthodoxe au nom d’une certaine idée de la famille et du respect de la figure d’autorité patriarcale, a été promulguée mardi 7 février 2017 par le président Poutine. Selon le ministère russe de l’Intérieur,  « chaque jour, 36000 femmes russes sont victimes de violences conjugales. 12000 femmes décèdent, chaque année, sous les coups de leur conjoint ; soit une femme, toutes les quarante minutes ».

Je n’arrivais / n’arrive toujours pas / à comprendre qu’il soit possible de JUSTIFIER un coup porté, que ce soit sur un visage, un dos, un ventre, ou une cuisse. Aucune représentation de la notion de famille ne me semble pouvoir légitimer la violence physique ou psychologique. J’ai ressenti une urgence personnelle à parler de ce sujet. Je souhaitais aborder la question du mutisme et de la solitude des femmes qui vivent dans la terreur de leur compagnon et qui ne savent pas comment ni à qui en parler. C’est pourquoi j’ai proposé à Sigrid d’arrêter temporairement l’écriture du projet sur le bégaiement et de travailler avec moi à l’écriture d’une fiction sur la violence dans le cadre secret du couple.

La figure d’Hedda Nussbaum

En mars 2017, Sigrid et moi avons effectué un travail de recherche documentaire. Je voulais partir de témoignages, de récits ayant porté la voix du combat des femmes pour la reconnaissance de leurs souffrances. Nous avons cherché des exemples de femmes célèbres dans la littérature ou dans les faits divers de l’Histoire et de l’actualité. En 2013, j’ai monté la pièce Détails de Lars Norén. Sigrid travaillait aussi sur ce projet, en tant qu’assistante, dramaturge.
A un moment donné de la pièce, un des personnages, Emma, qui est schizophrène, déclare : “Les Nazis vont venir me chercher. Ils ont trouvé mon nom. Ils savent que je m’appelle Hedda. Hedda Nussbaum”. Je ne sais pas pourquoi, cette phrase est restée longtemps dans ma tête. Ce nom «Hedda Nussbaum» m’avait marqué. C’est certainement dû à la manière dont Elsa Guedj, la comédienne qui interprétait le rôle d’Emma, prononçait cette phrase.

Hedda Nussbaum est une femme américaine née en 1942 dont le nom fut rendu célèbre en 1987 suite à une affaire judiciaire où elle fut accusée par son mari d’avoir tué sa fille adoptive, Lisa Steinberg. Ses défenseurs furent nombreux à la présenter comme victime de violences physiques et psychologiques exercées sur elle par son mari Joël Steinberg. Elle a écrit un livre Surviving Intimate Terrorism, paru en 2005. Le nom d’Hedda nous est revenu naturellement. Nous avons regardé ensemble plusieurs documentaires sur ce qui est arrivé à cette femme et je crois que nous avons compris en même temps que nous avions trouvé notre sujet.

Parler du silence - Au delà de toute morale

Hedda n’est PAS un spectacle SUR les VIOLENCES FAITES AUX FEMMES. Même si ce sujet a été, il est vrai, un point de départ pour l’écriture, le travail nous a mené ailleurs. Le texte raconte, il est vrai, l’histoire d’une femme qui vit dans la terreur des humiliations et des coups de son mari. Mais il raconte également l’histoire d’un homme qui se découvre monstrueusement violent et ne parvient pas à maîtriser ses colères et ses frustrations. Il raconte l’histoire de deux individus qui se rencontrent et commencent à s’aimer dans un certain équilibre de rapports, et finissent par s’autodétruire quand ce rapport change.

Hedda parle des mécanismes de pouvoir et de domination dans les métamorphoses de l’amour. IL PARLE DE VIOLENCE DOMESTIQUE OUI, mais pas spécifiquement de la violence qui s’exerce contre le genre féminin. Il présente certaines complexités, certains paradoxes amoureux :

Comment comprendre que ces deux protagonistes ne parviennent pas à mettre fin à leur relation ? Comment accepter que leur détresse mutuelle puisse continuer de croître dans le silence ? Est-il vraiment possible de dire ce qui se tait, dans la honte et la peur, pour l’un COMME pour l’autre ? Comment parler de cette folie qui prend le couple à bras-le-corps, au-delà de toute mesure, de toute raison, de toute maîtrise ? Comment sortir des jugements hâtifs ? Comment ne pas céder la place aux discours qui mettent les bourreaux d’un côté et les victimes de l’autre sans prendre le temps ou la peine de saisir l’ambiguïté inconsciemment perverse des deux parties responsables ? Comment le théâtre, par le biais de la tragédie, peut-il penser la présence du monstrueux en puissance en chacun ?

Je pense que le théâtre doit se situer hors de toute perspective moralisante. La parole théâtrale vient travailler les possibles du monde humain au-delà du bon sens, de la bonne conduite, de l’admissible. Le théâtre nous prévient. Il refuse la facilité qui consiste à ne marcher que sur les routes droites et les chemins balisés, il accepte les difformités de la pensée et des comportements humains, et il tâche de les révéler comme des possibles de l’existence. L’homme, dans Hedda, n’est que le protagoniste d’une histoire d’amour tragique, il n’est pas le représentant du genre masculin et ne personnifie par la violence masculine. Ce serait une erreur d’interpréter ainsi le spectacle.

Le spectacle Hedda a été conçu avec l’espoir de parvenir à mettre des mots sur des années de silence. Nous voulions composer un spectacle sur la peur qui se vit dans le secret de l’intimité amoureuse. Nous le dédions à tous les êtres qui voient leurs souffrances tues, minimisées ou méprisées, à tous ceux qui croient le monde sourd à leur détresse. Il a été écrit pour dire l’incapacité de dire, d’appeler, de communiquer sa peur sans craindre les représailles de tous côtés, pour libérer la parole des femmes et des hommes qui n’osent pas la prendre et qui acceptent chaque jour de rester sous emprise.

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