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Hedda Gabler

+ d'infos sur l'adaptation de Michel Vittoz,
mise en scène Paolo Taccardo

:Note d'intention

Le récit du passé est une arme concrète utilisée contre l'autre afin de mystifier la réalité et rester en vie. Les couples du passé – Théa est l'ancienne flamme de Tesman, Hedda a eu une relation secrète avec Loevborg – sont maintenant inversés. Tesman est marié avec Hedda, Loevborg vit chez Théa. Dans le déroulement de l'action, on assiste à une inéluctable recomposition de l’ancien schéma : les vieux couples se réunissent, l'un dans le suicide et l'autre dans le travail de reconstruction du manuscrit, désormais posthume, de Loevborg. La pièce est comme coupée en carré : quatre personnages – un quatuor, comme en musique, qui nous permet de mettre en relief les relations, leurs symétries, leurs oppositions.

Jeu de miroirs, jeu aux échecs. Les Tesman attendent toujours des visites, dans l’effroi. L'attente est consumée par l’approche de la mort, l’innommable qui s’impose en faisant peser le temps : le passé, l'avenir de la civilisation, les dates, les heures qui passent entre le jour et la nuit, les données temporelles qu'on ne cesse de nous suggérer.

L’inquiétude instillée par le temps nous a conduits à opérer des sortes de coupes stratigraphiques pour découvrir la structure dramaturgique de la pièce. Hedda Gabler s'est révélé plus proche d'une tragédie grecque que d'un drame bourgeois. Le texte réveille la force de Médée et des Bacchantes d'Euripide. Le mystère, le rituel, la malédiction et la vengeance ont pénétré le tissu du quotidien de cette maison d'une ville du nord. Un quotidien seulement apparent, où tout servilisme au destin est refusé, et la détermination des intentions dévoile l'ennui qui gouverne les personnages. Ennui qui s'entremêle à la volonté de domination jusqu'à la destruction réciproque. Personne n'y est épargné. Nous avons donc émoussé la centralité de la figure de Hedda en laissant émerger la nature commune du quatuor.

Le temps dont il est question ici est aussi le lieu de la tension entre Eros et Thanatos. Le plaisir érotique s'allie à l'idéal du Bien dans un désir vorace d'accroissement vital qui hante tous les personnages. Un sentiment mégalomane, extrême, une promesse de rédemption et de guérison qui écarte toute défaillance, toute fragilité, toute impuissance de l'individu, toute incapacité à comprendre le monde. Les personnages d'Ibsen veulent tout savoir, et ne rien voir. Une bataille pour s'échapper, chacun à sa manière, du temps, une sorte de volonté d'éternisation de soi, une absolutisation de la vie qui triompherait sur la mort.

Les actes des hommes sont malades, comme ceux de tante Rina, qu'on refuse de nous montrer. Le changement physique de Hedda, symptôme visible de la grossesse, est ici maladie qui menace l'accomplissement individuel. L'action malade devient un obstacle pour l'idéologie terrible et totalitaire que chacun veut imposer à l'autre, celle du désert magnifique de son propre Bien Absolu.

Ainsi un orage éclate mais les personnages n'y prêtent aucune attention. Annonceur de mort, il représente l'élément naturel à la fois purificateur et inquisiteur. Les fleurs remplissent la nouvelle maison, la figure des pères défunts de Hedda et de Tesman est évoquée à plusieurs moments, la maladie de tante Rina reste un présage lointain. Comme si la mort était forcément ailleurs. Mais l'orage, lui, il est ici, incarné dans l'eau, élément liquide toujours présent sur le plateau. Hedda noie le manuscrit de Loevborg pour l'anéantir, le verre de punch résonne comme menace à l'intégrité psychique et physique de Loevborg, etc.

Purification, retour du temps passé et tentative d'écriture du futur guident la composition de l'espace de ce match entre Hedda, Loevborg, Théa et Tesman.

Notre scène est épurée et privée de couleurs. Elle joue avec l'image des portraits de famille de fin XIXe siècle. Elle est accompagnée par le son du piano, dans ses notes et ses mélodies en noir et blanc. Un espace désintégré dont on ne distingue pas les limites. Une maison réduite à quelques accessoires : trois chaises blanches, le pistolet d'Hedda, des livres blancs, des fleurs blanches, des verres et des vases à fleurs transparents remplis d'eau. Un espace abstrait et froid, qui laisse la monstruosité des visages et des silences, les couleurs des costumes et des mots s'inscrire violemment comme les peintures à l'huile de Pollock sur la toile blanche.

Sur notre scène l'accumulation des traces du passé et du futur compose le grand tapis de la maison Tesman. Photos et portraits, mais aussi les papiers blancs d'une oeuvre monumentale à écrire, comme une grande célébration de l'humanité. Les acteurs s'en servent, pour chercher à renier ou à reconstruire le grand album de photos de l'humanité, la Grande Histoire qui se raconte à travers la micro-histoire. Les personnages, telles des figures épiques, deviennent métonymies de la réalité.

Le double infanticide qui est le moteur de l'histoire convoque donc l'humanité entière. Chez Ibsen, le manuscrit de Lövborg et Théa sur « le pouvoir de la civilisation dans le futur, son développement et son propre avenir » est brûlé comme si on tuait un enfant – suivant les mots de Théa; dans notre adaptation il sera noyé comme si on noyait un enfant, suivant l'image apocalyptique du déluge universel que ces quatre figures voudraient faire éclater sur le globe.

L'autre enfant, celui que Hedda porte dans son ventre, ne verra jamais le jour, il deviendra le centre symbolique de l'avortement, de l'acte meurtrier des pères et des mères qui ne reconnaissent pas leur progéniture, aucun temps à venir.

Refus d'héritage, apothéose du destin individuel des survivants, désir de possession singulière du temps. Ces thèmes, qu'Ibsen soulève et que nous avons développés dans notre adaptation, nous ont semblé répondre à notre époque, à la crise profonde que notre contexte culturel traverse, un face à face avec ses idoles et ses paroxysmes. Nous assistons à un rituel violent et macabre qui, par cet infanticide symbolique, espère trouver la preuve du pouvoir des hommes sur le présent, leur capacité à affirmer une vision positive et grandiose du monde.

Mais le temps de la mort agit comme le fantôme des histoires pour enfants : le passé revient, l'intrigue procède par récits de ce qui fût, l'avenir est énigmatique. Ce sont ici les promesses presque grotesques d'une humanité qui espère se sauver par des simulacres effrayants. Hedda Gabler est un conte noir, un lieu perdu et cruel, où le grand absent est le temps présent. Où se trouve-t-il dans cette tension malsaine, effrayante et ambiguë entre le passé et l'avenir ? Ibsen est très ironique, il nous raconte cet intervalle par la dissection de la parole des personnages, des revenants encastrés dans une réalité dont ils ignorent la nature.

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