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Finir en beauté

mise en scène Mohamed El Khatib

:Entretien avec Mohamed El Khatib

Avec Finir en beauté, vous travaillez sur un sujet très intime. Est-ce dans vos habitudes de faire un théâtre autobiographique ?

De même que je n’ai jamais pu dissocier mon écriture et le plateau, je n’ai jamais pu éviter d’apporter le réel tant sur scène que dans mon travail d’auteur. Je ne pratique pas un théâtre hors-sol mais ancré dans mon environnement. Il s’agit de provoquer des rencontres et d’observer les frottements que cela produit. Mon travail consiste ensuite à maintenir vivant ce que j’ai pu observer.
Pour faire ça, le document est un atout, un outil, l’essence même de ce qui va fonder les représentations. C’est le cas avec Moi, Corinne Dadat, pièce où je fais participer réellement une femme de ménage rencontrée par hasard. Ici, avec Finir en beauté, cette logique est poussée à son paroxysme puisque le matériau principal tient à un événement à la fois exceptionnel et banal, en tout cas universel et totalement privé : celui de la mort de ma mère.

Qu’est-ce qui vous a poussé à mettre votre deuil sur le plateau ?

Je n’ai pas le sentiment de mettre mon deuil sur le plateau, mais de rendre compte d’une expérience de vie. Le monde se divise en deux catégories. Ceux qui ont perdu leur mère, et ceux qui vont avoir mal de la perdre. Partant de là, je me suis dit que la trajectoire des premiers pourrait heurter la mienne, et que les seconds pourraient commencer à se préparer car il n’est jamais trop tôt. Quand la mort tranche le quotidien, survient alors une construction affolée de l’avenir, et dans ce maelstrom on est très seul ; c’était une façon de rompre un temps avec nos solitudes.

Vous utilisez des textes très différents dans le spectacle (conversation, lettre de condoléance...) – comment l’avez-vous construit ?

Je n’ai pas le sentiment de construire des spectacles. Je travaille avec ce qui m’entoure dans l’immédiat, je me saisis de tous les matériaux indifféremment, quelque que soit leur nature (administratifs, sensibles...) et j’agence ces différents registres pour faire émerger un autre sens, dans un dispositif que je m’astreins à maintenir le plus vivant possible. Dans ce passage du réel au poétique pour dire vite, la trame est à peu près chronologique, mais je m’applique à faire exploser les cadres que je m’impose, il n’y a donc que quelques références vagues aux unités du théâtre traditionnel. Il y a un début et à la fin la mère meurt, même assez vite dans la pièce en vérité, le reste du temps cela s’apparente à une conversation avec les spectateurs. J’avais écrit ce texte en guise disons d’épilogue qui résume un peu la situation : J’ai réuni l’ensemble du «matériau-vie» à ma disposition entre mai 2010 et août 2013. Je n’ai pas toujours demandé les autorisations utiles. Je ne me suis pas posé la question de la limite, de la décence, de la pudeur. J’ai rassemblé ce que j’ai pu et j’ai reconstruit. Tout est allé très vite et sans préméditation.
Cette fiction documentaire est restituée ici arbitrairement sous la forme d’un livre, de façon chronologique, à peu près linéaire. Il n’y a aucun suspense, à la fin on sait qu’elle meurt et que son fils est très très triste. On sait également que si c’était à refaire, j’agirais sans doute différemment. J’aurais été davantage présent. J’aurais été plus attentionné. J’aurais été plus gentil. J’aurais été plus curieux. J’aurais pris en compte les symptômes.
J’aurais essayé d’aider comme il faut. J’aurais tâché d’être plus investi. J’aurais cherché la meilleure clinique. J’aurais appris l’arabe. J’aurais fait bloc avec la famille. J’aurais essayé d’être au-dessus de la moyenne. J’aurais été un fils irréprochable.
Les parents se demandent toujours s’ils ont été de bons parents. Mais nous, est-ce qu’on a été de bons enfants? On a été des enfants au niveau, nous ? On a été des enfants olympiques, nous ?

Avez-vous essayé de travailler sur la présence des morts dans Finir en Beauté – une présence sous forme de traces physiques ? d’apparitions fantomatiques ?

Non, les fantômes me foutent la trouille. On oublie rarement le visage de nos proches disparus, mais peu à peu, c’est le son de la voix qui se perd. J’ai puisé dans mes archives sonores pour travailler avec le matériau qui m’apparaît le plus intime, le grain de la voix. J’ai chassé les images pour me concentrer sur la première des musiques, celle de la voix. De ce point de vue, on n’entend pas les vivants comme on entend les mourants...

Finir en beauté est un solo. Est-ce parce que le sujet du deuil à plusieurs ne vous intéressait pas ?

J’ai traité cette question de façon chorale dans ma première pièce, À l’abri de rien, un texte sur le deuil porté par six acteurs. Cela correspondait sans doute à un fantasme du théâtre que je me faisais : réunir des acteurs, écrire un texte au plateau, et faire la mise en scène. En réalité, je trouve cette façon de pratiquer le théâtre relativement rétrograde.

Ça donne malheureusement lieu la plupart du temps à un théâtre de reproduction qui est à l’art ce que le pavillon est à l’architecture. On est enfermés dans des codes désuets de représentations qui n’ont plus de sens et qui alimentent une forme réactionnaire petit- bourgeois dénuée de tout caractère vivant. Mais au-delà de la prise en charge collective des rites funéraires, en réalité vous êtes seul, même entouré, vous serez seul...
Finir en beauté c’est cela: que fait-on avec ce dont on hérite, le meilleur, comme le pire ?

Vous êtes-vous inspirés d’autres auteurs qui ont travaillé sur le même sujet ?

Me concernant, « s’inspirer » n’est pas approprier, puisque en réalité il s’agit d’avantage de pillage. Et allègrement, autant Barthes qui a tout dit dans son Journal de deuil, qu’Alain Cavalier, Sophie Calle, Eric Chevillard, Jean-Michel Bruyère, Martin Kippenberger... Je les remercie d’autant plus chaleureusement que je ne sais plus à quels endroits j’ai utilisé leurs matériaux. Ces explorateurs de l’intime se sont livrés à des expériences singulières où ils se sont mis en risque personnellement... Un art de la fragilité.

Avez-vous appris quelque chose d’imprévu sur le théâtre en travaillant sur cette matière personnelle ?

Que le théâtre n’est que du théâtre.

Entretien recueilli par Stéphane Bouquet, mai 2015

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