Notes de travail (extraits) - Figaro divorce - Ödön Von Horváth, - mise en scène Jacques Lasalle, - theatre-contemporain.net
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Figaro divorce

mise en scène Jacques Lasalle

:Notes de travail (extraits)

Horváth et Beaumarchais

Avant que ne commencent nos répétitions, je mesurais mal la part du Mariage de Figaro dans Figaro divorce. J’imaginais que, désemparé par l’interdiction de ses œuvres et son expulsion d’Allemagne, dès 1933, réduit à errer de Vienne à Prague, de Budapest à Zurich, à la recherche de nouveaux sujets, de nouveaux théâtres, de nouveaux publics, pris de vitesse par l’expansionnisme accéléré des fascismes européens et allergique aux sirènes du bolchevisme russe, il avait paré au plus pressé en empruntant, à quelques mois d’intervalle, plus à Mozart d’ailleurs qu’à Beaumarchais ou à Molière, un héros populaire, Figaro, un mythe, Don Juan : autrement dit deux labels plus que deux contenus, deux images plus que deux mémoires et deux univers. Je me trompais. Certes l’époque, les circonstances, les situations ont radicalement changé. Mais les relations, les échanges, les conflits demeurent. Pourtant, si le souvenir du Mariage de Figaro imprègne si fort encore Figaro divorce, c’est bien plus que par jeu d’emprunts ou de relais, bien plus que par simple reconduction des caractères ou des conflits : avec Figaro divorce, comme un peu plus tard avec Don Juan revient de guerre, Horváth célèbre une dernière fois le siècle des lumières, avant qu’à la manière nazie, il ne soit gazé ou liquidé d’une balle dans la nuque. Quant aux personnages, affrontés à une Europe prémunichoise radicalement contraire à celle qui les a vu naître, livrés à leurs contradictions et leurs démons les plus obscurs, ils ne peuvent que sombrer ou se bricoler une hypothétique survie.

Une version scénique

Plus encore que dans un autre théâtre, mettre en scène à la Comédie- Française, c’est d’abord en raison de l’alternance, maîtriser le temps des répétitions. C’est ensuite veiller en permanence à la durée de la représentation qui ne saurait excéder, entracte et saluts compris, les 2 h 40. Avec l’accord des traducteurs, j’ai donc renoncé au tableau 3 de l’acte I, chez le bijoutier, resserré le tableau 4 de l’acte II, à l’auberge de la Poste, et permuté les deux fins possibles du dernier tableau. Mais outre que ses éditions balancent entre différentes versions et variantes, il ne semble pas que nos quelques renoncements aient pu altérer de façon significative le foisonnement romanesque, la structure filmique, la vitesse et la complexité d’écriture du théâtre de Horváth.

Une écriture suspendue

Beaucoup de répliques restent en suspens chez Horváth. Un tiret – ce fameux gedankenstriche, déjà repé- rable chez Lessing, Büchner ou Ibsen –, prend alors la place des mots manquants. C’est qu’il arrive à la pensée, dans le temps même où elle se formule, de s’interrompre, d’hésiter, de tenter de donner le change en bifurquant ou en se renonçant. À l’acteur d’apprendre alors à slalomer entre plusieurs registres : le dicible et l’indicible, le diurne et le nocturne, le convenable et l’interdit, le risible et le déchirant.

Entre conscience et vertige

Chez Horváth, il n’y a pas que la société qui est mauvaise : chez ce contemporain de Freud, quelque chose en l’homme en fait aussi le bourreau de l’homme. Si son théâtre porte un regard de proximité, d’infinie compréhension pour les détresses et les aveuglements de ses personnages, surtout quand ils n’ont ni la capacité d’analyse ni les moyens de les surmonter, il trahit aussi les pulsions inavouables, la traque inlassable de la raison par ses dérèglements inconscients, le surgissement du bestial, du monstrueux, de l’inquiétante étrangeté chez l’autre et chez soi. Et s’il arrive à l’enfance de faire retour, c’est une enfance de petits- bourgeois déjà secrètement pervertis. Pas de salut à l’horizon, en ce monde du moins. Nulle véritable amélioration que puisse apporter l’action politique ou sociale. À chacun de sauver, comme ou l’anti-Brecht,Figaro ou L’Homme sans qualités de Musil.

L'intelligence de l'éprouvé

Un texte de théâtre, sur la page, a l’air de se livrer d’un coup et une fois pour toutes. Sur le plateau au contraire, une longue enquête commence : de jour en jour, l’œuvre résiste, se dérobe, se reprend, se brouille, multiplie les masques et les faux-semblants, concède quelques aveux ici pour mieux se cacher là. Indice, hypothèse, rien ne se perd, mais rien n’est définitif. Et puis un jour, c’est quelquefois, tant pis, à quelque temps de la première représentation, tout se dénoue, se recoupe, s’éclaire, prend aux yeux de tous son sens et sa nécessité. À l’er- rance et au doute succèdent l’assurance et la clarté. Une clarté suffisante en tout cas pour susciter selon le mot de Bernard Dort « d’autres énigmes plus profondes ». Simples lecteurs, nous ne parvenons jamais qu’à une intelligence ordinaire, approximative, finalement prévisible d’un texte de théâtre. Mais, livrés aux aléas du terrain, aux pénombres de sous-bois, aux mirages des fausses pistes et des havres prématurés, à l’humeur du moment et des partenaires, nous accédons enfin à l’intelligence de l’éprouvé. Les dogmes, les préjugés, les pseudo-certitudes n’ont pas résisté à l’expérience du jeu, à la traversée des corps. Élémentaire mon cher Watson : Sherlock Holmes a fait place à Maigret.

Jacques Lassalle

06 mai 2008

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