Entretien avec Jean Magnan - Et pourtant ce silence ne pouvait être vide - Jean Magnan, - mise en scène Michel Cerda, - theatre-contemporain.net
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Et pourtant ce silence ne pouvait être vide

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mise en scène Michel Cerda

:Entretien avec Jean Magnan

Extraits

Théâtre/Public : L’histoire que vous racontez est celle des soeurs Papin, décrite également dans Les Bonnes de Genet. Comment vous situez-vous par rapport à ce texte ?

Jean Magnan : C’est aussi l’histoire racontée dans les Abysses de Vauthier, tourné en 1963 par Papatakis. J’ai lu la pièce de Genet bien sûr, mais je l’ai ignorée dans le travail. Ce qui, en fait, m’a le plus servi c’est le texte de Lacan paru en 1933 au moment du procès, publié en annexe de sa thèse et qui traite des « motifs du crime paranoïaque ». Ce qui m’intéresse, c’est cela, le travail sur la paranoïa, à partir d’une phrase qu’aurait prononcée Léa Papin à propos d’elles, les bonnes et des patronnes : « On ne se parlait pas ». Le titre de la pièce, ce silence ne pouvait être vide, est lié à cette phrase, il indique qu’il s’agit d’une écriture du silence
(…)

Aborder tout fait divers sous l’aspect de la lutte des classes me paraît réducteur. Mais en abordant la paranoïa, on parle obligatoirement de la lutte des classes. Mon approche du politique est sans doute floue, incertaine, mais je ne la crois pas moins réelle. Cela m’intéresse de faire travailler un langage, de voir comment y joue les forces, les tensions sociales. C’est par là que j’ai envie de dire le politique. Aucune lutte des classes ne peut expliquer cette chose qui serait « en soi » un meurtre. C’est dans la pièce un acte de l’ordre de la tragédie. C’est un accroc, rien ne le justifie à ce moment précis. Mademoiselle en le provoquant – elle a le pouvoir de la parole – commet un acte suicidaire. Elle est elle-même exploitée par Madame que Monsieur exploite. La pièce traite un noyau d’explications multiples.
(…)

Je me demande si la seule recherche politique vraie aujourd’hui, la plus profonde, la plus révolutionnaire ne passe pas par la recherche d’une parole qui serait celle de la femme. (…) Monsieur est absent physiquement de la scène mais très présent, sa parole est répandue partout dans la maison. Dans la vie d’Odile, il y a eu un homme qui disparaît au cours de la pièce. En « appelant » sa mort, elle dit son incapacité à bouger et c’est une situation que connaît la majorité des gens. Dans les rapports de l’épouse au mari, des enfants aux parents, il existe ainsi de violents désirs d’émancipation qui se heurtent à l’incapacité de rompre avec une tradition affective. Il se peut que ce soit la conception des rapports amoureux, familiaux qui rende toute fuite impossible et remette en question toute lutte des classes. »

In Théâtre/Public, p.62, Paris