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Dom Juan ou Le Festin de Pierre

d'après Dom Juan de  Molière

:Entretien avec Jean Lambert-wild (1/2)

Propos recueillis par Eugénie Pastor

Pour votre prochain projet, vous vous intéressez à Don Juan. Quel est le point de départ de cette adaptation ?

Chaque époque a produit son Don Juan. Le dictionnaire de Pierre Brunel sur toutes les adaptations de Don Juan est étonnant. Il en compte plus de 1200 ! Bien-sûr Molière et Mozart et Da Ponte, mais aussi Peter Handke et son Don Juan raconté par lui-même, la version de Thomas Corneille, adaptation versifiée de la version de Molière, Le Trompeur de Séville de Tirso de Molina, qui est un texte d’une grande richesse car à l’origine du mythe. Le Don Juan ou L’Amour de la géométrie de Max Frisch, Le Don Juan de Lord Byron, le poème de Charles Baudelaire, la version de Montherlant, celle de George Sand, La Vénus d’Ille de Mérimée qui en est une variante...
Il faut aussi se rappeler les Amours d’Ovide, puisque c’est une des références présentes dans le texte de Molière, ainsi que les Don Juan romantiques de Tolstoï, de Dumas, ou encore du poète espagnol Espronceda....

Il y a aussi une littérature abondante qui interroge les origines et influences de ce mythe ! Notre adaptation s’intéresse donc à la figure mythologique de Don Juan à l’imaginaire qu’il peut réveiller de notre époque. Nous avons conservé le titre Dom Juan ou Le Festin de pierre, avec comme sous-titre  « d’après le mythe de Don Juan et le Dom Juan de Molière», car, malgré l’adaptation la majorité du texte que nous interpréterons sera de Jean-Baptiste Poquelin dit Molière.

Et vous avez décidé d’adapter la version de Molière. Pourquoi ?

De toutes les versions que nous avons lues, c’est celle que nous trouvons la plus intéressante, la plus théâtrale. Nous avons décidé avec Catherine Lefeuvre d’alléger un peu la narration en enlevant des petites scènes de genre ou d’intrigue pour concentrer notre attention sur les enjeux du mythe.
Nous avons donc gardé la majorité du texte de Molière en modernisant l’intensité du principe narratif tout en renforçant, par quelques ajouts et petits emprunts à Tirso de Molina, à Pouchkine, ou Lord Byron, ce mythe littéraire.

Qu’est-ce qui vous attire en Don Juan ?

Il est rare qu’une figure littéraire devienne un mythe et traverse ainsi les siècles. Comme souvent au début d’un projet, il y avait là quelque chose qui m’attirait, mais que j’étais impuissant à m’expliquer.
Cela s’inscrit dans une continuité de choses qui pour certaines me dépassent et pour d’autres me conduisent, comme par exemple la coexistence d’un geste de tradition dans un mouvement d’innovation ou les invariants qui structurent un mythe et déploient l’imaginaire des signes et symboles dont un acteur peut faire son corps et sa voix.

Quels sont-ils ces invariants ?

Le premier, qui est à mon avis essentiel et que trop souvent on gomme au profit d’autres tentatives, est la figure du Commandeur. Or, l’apparition du Commandeur était déjà un problème pour Goldoni au XVIIIème siècle.
C’est pour moi l’invariant principal qui permet d’entrer dans le mythe de Dom Juan et d’en comprendre l’enjeu. Les deux autres invariants sont sa stature de héros, et son rapport aux femmes, qui est en fait complexe. Il séduit les femmes, mais il les libère aussi de certaines entraves, des lieux communs.

La lecture du livre Le Mythe de Don Juan de Jean Rousset m’a éclairé sur ce sujet et a affermi beaucoup de mes intuitions.

Son rapport aux femmes est pourtant souvent ce dont on se souvient à son sujet...

J’ai toujours été déçu par les versions de Don Juan qui en font un cynique ou un jouissif débauché. Dom Juan n’est pas un Casanova. Ce qui est primordial, c’est son rapport au Commandeur, le rapport au mort, et donc à la mort. Sa relation avec la mort et avec le ciel définit sa relation avec les femmes  : ainsi tout est éphémère, tout est vain, mais tout est aussi furieux et libre. Dom Juan n’est pas un être cynique ou désabusé. Il n’est pas déprimé : il y a quelque chose d’héroïque en Dom Juan, une partie amoureuse de la vie, amoureuse du théâtre, de la joie. Dom Juan est un stoïcien anarchiste  : il se moque de tout, et il est en dehors de toute morale. Il n’a pas peur. C’est un chevalier. Il n’a pas le déshonneur de penser que le médicament fade d’une pensée moraliste sauvera son existence.

Après avoir interprété Richard III, c’est de nouveau votre clown qui se chargera de se transformer en cette figure mythique...

Mon Clown a la prétention de coudre son oubli et de broder sa mémoire en suivant le fil de grandes figures mythologiques. J’ai devant moi énormément de travail pour investir mon corps de ce mythe. Je prends des cours de danse pour que mon clown évolue, qu’il possède des qualités un peu plus aériennes. J’essaye de tenir de longues périodes vocales avec plus de douceur. C’est une éducation permanente que de disparaître dans un dernier geste et de renaître dans un nouveau souffle. Il m’a fallu comprendre qui était Richard, et maintenant il me faut comprendre qui est Dom Juan. Il s’agit de trouver les points qui relient mon âme à eux, mais aussi peut-être ce qu’ils ont en commun l’un et l’autre. Actuellement, en moi, Richard et Dom Juan conversent. Ils négocient les termes de l’échange de mon corps et de ma voix.

Mais toujours, c’est la figure de votre clown qui apparaît en fond.

En effet. Je serai sur scène, dans mon pyjama de clown, mais avec de petites manches en dentelle, un jabot  : comme un pyjama qui serait dix-septièmiste  !
Mais je vous rassure, c’est bien Dom Juan qui prend les habits de mon Clown et non mon Clown qui vole les habits de Dom Juan.

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