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Dieu, qu'ils étaient lourds... !

Ludovic Longelin (Conception), Louis-Ferdinand Céline (Texte)


:Entretien avec le metteur en scène…

Pierric Maelstaff : L’origine du projet était la mise en scène des Entretiens avec le Professeur Y. Alors pourquoi être passé de ces Entretiens aux entretiens radiophoniques de Céline ?

Ludovic Longelin : Pour deux raisons : la première est qu’à la lecture des Entretiens avec le Professeur Y, Céline se met en scène lui-même, devenant ainsi son propre personnage, donnant une connotation particulière au lieu éventuel de la rencontre (non loin d’une vespasienne) et surtout créant un interlocuteur à qui il laisse peu de chance, ce qui, au résultat, donne une sorte de « best of » célinien avec ce qu’il y a de plus évident, de plus caricatural, de plus attendu. Non, ce Céline-là ressemblait trop au masque que ses lecteurs contrariés avaient confectionné pour lui. Dans les Entretiens, Céline « joue le jeu » comme il le dit, mais qu’avait-il à faire de tout cela ! Il avait marqué sa présence au monde une bonne fois pour toutes avec le Voyage au bout de la nuit, qu’importait le reste médiatique ! Evidemment Céline est bien plus fin que cette image de lui-même qu’il s’amuse à renvoyer dans les Entretiens, et c’est l’homme écrivain, l’homme inventeur, l’homme singulier animé par son travail qu’il me plaisait de faire rencontrer au public. C’est aussi l’homme blessé, l’homme déçu, l’homme combattant, cet homme qui aura sacrifié toute sa vie à l’écriture s’y jetant corps et âme.
La seconde raison est que je travaille depuis quelques années sur la confession théâtrale et que mon écriture comme mes mises en scène explorent ce rapport particulier de l’adresse et de l’écoute considérant les spectateurs comme un ensemble de singularités et non comme une masse de témoins anonymes, de voyeurs privilégiés. Le théâtre n’est pas pour moi un lieu où l’on raconte des histoires, où l’on fait disparaître le « quatrième mur » pour assister à la soit disant vie mais un espace partagé où l’on s’avance l’un l’autre, comédien et spectateur, pour rechercher les liens de notre histoire commune. Les mots vrais de Céline, sa parole directe, brute, me semblaient donc plus en lien avec mon travail de scène. Même si le spectacle débute par des extraits de Nord et des Entretiens, à ce moment-là Céline est seul, presque dans l’obscurité, il parle dans un demi murmure, presque en confidence. Je dirais alors que le spectateur surprend Céline plus qu’il ne l’entend, comme si nous avions la possibilité de percer ses pensées juste avant l’interview.

P.M : Donner à voir Céline par-delà ses livres, par-delà son écriture, change-t-il l’approche de son oeuvre ou du personnage?

L.L : C’est-à-dire que nous nous retrouvons ici face à un homme qui se bat avec la langue française, qui parle de l’écriture, qui interroge la forme littéraire en la remettant en question. Céline est un acte dans le paysage littéraire de son époque et ses propos nous prouvent qu’il l’est encore aujourd’hui et pour longtemps. Il invente un style et nous dit ici l’exigence et l’intransigeance qu’il faut envers soi-même pour appréhender l’écriture. Céline est un travailleur, un bâtisseur. Seul le travail a valeur à ses yeux. Ce sont des heures et des heures passées à sa table ou plutôt à son établi comme il préférait l’appeler, des milliers de pages manuscrites pour quelques centaines éditées, enfin toutes ces choses qui tout à coup transforment une pensée singulière en proposition universelle. C’est cela qu’il nous confie avant tout : comment singulariser son regard sur le monde en le confrontant toujours au style, à la forme, au travail. Comment prendre à bras-le-corps l’écriture. Comment ne jamais céder au consensus. Et c’est pour cela qu’il nous redonne l’envie de la littérature, nous redonne conscience de la matière littéraire et de son moteur, nous rappelle ce que doit être l’engagement véritable de l’artiste pour son oeuvre. C’est une leçon d’insoumission qui réanime une énergie de vie formidable.

P.M : Pour autant, la force de Céline paraît rendre difficile ce regard sur les autres. Ne croit-on pas souvent qu’il saisit le lecteur, l’empêche de se construire en toute liberté ?

L.L : Céline est une forme, et une forme n’a pas de contraire ! Ne peut alors s’opposer à la liberté de Céline que celle de l’autre. Chez lui on ne se trouve pas dans la rhétorique : il prend le risque de choisir. C’est un risque qu’on ne prend plus souvent. Il prend le risque de s’absenter à nous, c’est-à-dire de défricher des terres inconnues, d’aller là où jamais personne ne s’est aventuré comme tous ceux d’ailleurs qui ont révolutionné leur art. Il nous fait redécouvrir la littérature mais n’empêche personne de continuer le voyage…!
Au contraire, il invite au mouvement en étant en mouvement lui-même.

P.M : Dans les Entretiens et dans ces entretiens radiophoniques, Céline critique le réel et attaque la société. Il passe souvent du général au particulier. Pourquoi vos choix de mise en scène ne s’appuient-ils pas sur cet aspect directement polémique?

L.L : Les entretiens radiophoniques sont beaucoup moins provocateurs que les Entretiens avec le professeur Y. Encore une fois, le trait y est moins grossier. Le discours plus fin et ses attaques plus élégantes. Ils offrent réellement la possibilité de pénétrer l’univers de Céline. Et Céline est un combattant. Sa pensée est affûtée. Son verbe est actif. Cela suffit pour toucher l’aspect polémique de son oeuvre. J’ai donc préféré la sobriété au spectaculaire en mettant face à face l’auteur et son public. Je crois à la force du mot. Les sujets qui sont abordés là sont très forts, qu’ils soient du domaine intime, historique, politique ou littéraire. Céline se livre à nous, totalement, sans jamais se démonter, avec cette éloquence cinglante et cette vivacité d’esprit qui lui sont propres. Chez Céline, la pensée va vite parce qu’il est présent sur tous les plans. Et cette présence fait de lui un être responsable du monde qui l’entoure avec tout ce que cela peut engendrer de blessures… Ce que je propose aux spectateurs c’est donc une sorte de rendez-vous privilégié avec Céline, un rendez-vous d’être à êtres.

P.M : Est-ce que cela ne pose pas le problème de l’incarnation dans le spectacle ?

L.L : Bien sûr, travailler sur un personnage ayant existé pose le problème de la vraisemblance. Pour rendre plausible cette rencontre, il fallait un minimum respecter l’image que nous avons de Céline. Et cette image s’est imposée d’elle-même par l’authenticité du rapport que l’acteur a entretenu avec son personnage. Revenir à la source, à l’esprit de Céline pour être Céline, dans son rythme, son attitude voire dans ses manies. Et c’est là où se situe l’extraordinaire performance de Marc-Henri Lamande : approcher l’incarnation par le coeur et le souffle sans jamais avoir recours à l’artifice. Travailler jusqu’à rendre responsable de ses mots celui qui les dit. Et par conséquent celui qui les écoute. Parce que l’écoute, ici, ne sera pas quelque chose de passif. C’est aux spectateurs à qui s’adresse Céline en répondant aux questions du journaliste. Questions qui surgissent de derrière le public, posées en direct mais avec l’intonation métallique d’antan. Comme pour confondre le temps et l’époque. Comme si passé et présent se juxtaposaient sur un même instant pour créer une matière purement théâtrale. Car nous ne représentons pas l’entretien, l’image de l’entretien - deux personnes en train de discuter devant nous - nous sommes au coeur même de l’entretien.

P.M : Comment le traduisez-vous théâtralement ?

L.L : Tout part de cette phrase : « Alors voilà, je me trouve, à présent, à faire un « interviouve » dans un décor de chaise électrique…! Mais ça ne va pas me troubler du tout et je vais dire tout ce que j’pense et personne ne m’empêchera de parler… »
J’imagine donc un fauteuil chromé, placé sur une petite scène perdue dans l’espace, dans une semi-obscurité. De chaque côté, deux micros sur pied, également chromés, seront pointés, piqués vers l’espace de parole pour aspirer les mots. Alors on découvrira le visage de Céline. Il apparaîtra lentement, s’extrayant de l’obscurité, revenant à nous… L’entretien peut commencer, le verbe cingler, l’émotion prendre corps.

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