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Die Ringe des Saturn

mise en scène Katie Mitchell

:Entretien avec Katie Mitchell et Stephen Emmott

Propos recueillis par Jean-François Perrier

Depuis quelques années, des metteurs en scène de théâtre travaillent avec des scientifiques pour imaginer des spectacles joués par des acteurs. Pourquoi avez-vous voulu que le scientifique Stephen Emmott, qui travaille avec vous, soit sur le plateau ?

Katie Mitchell : Stephen Emmott et moi avons proposé au National Theatre de Londres de faire un spectacle autour du réchauffement climatique et de ses conséquences sur l’environnement, à court, moyen et long terme, du moins ce que l’on peut en savoir aujourd’hui. C’était le résultat d’un très gros travail commun et, très vite, il est devenu évident que le sujet traité était tellement énorme, tellement complexe, qu’il était impossible de l’imaginer dans le cadre des formes actuelles du théâtre, avec des acteurs. Nous avons donc tenté de trouver une forme nouvelle pour ce spectacle. Nous avons essayé différents scénarios et avons, par exemple, imaginé une sorte de monde post-apocalyptique. Mais nous nous sommes rendu compte qu’il y avait déjà de nombreux films, américains pour la plupart, qui traitaient de ce sujet sous la forme de films catastrophes très efficaces. Nous sommes donc revenus à l’idée d’une pièce dialoguée très traditionnelle, puis à celle d’un monologue… Rien ne marchait. Nous avons alors décidé de proposer que Stephen soit sur scène, parce que cela oblige le public à prendre vraiment au sérieux la parole prononcée. Si c’est un acteur, le public peut passer, une fois encore, à côté du sujet. C’est finalement le Royal Court qui produit le spectacle.

Le sujet de la pièce, est-ce le présent et le futur de notre planète ?

Stephen Emmott : Oui. Nous allons tenter d’exposer ce que l’on sait et ce que l’on ne sait pas sur l’avenir de la planète, mais aussi ce qu’il faudrait faire pour savoir ce que l’on ne sait pas. La première question que nous devons nous poser est assez simple : quel peut être l’impact de la présence de dix à onze milliards d’hommes sur la planète avant la fin du XXIe siècle ?

Beaucoup de scientifiques travaillent entre eux sur ces sujets et écrivent dans des revues spécialisées.
Votre désir est-il de faire entendre le résultat de ces recherches sur le plateau

K.M. : Le spectacle vient directement de ce que j’ai appris en conversant avec Stephen et je crois que son discours est très original par rapport à ce que l’on peut entendre en général. Cependant, il reste très peu connu. C’est donc cette parole que j’ai voulu adresser au public.

Quelle est l’originalité de son discours ?

K.M. : Stephen Emmott pense que la question de l’environnement est une et indivisible. C’est un seul problème avec plusieurs ramifications qui sont trop souvent traitées séparément, sans mettre en évidence le rapport des unes avec les autres.

S.E. : Les scientifiques sont en général très mauvais pour communiquer avec ceux qui ne font pas partie de la communauté scientifique. Donc, souvent, ce qu’on lit dans les journaux ou les romans, ce qu’on entend à la radio, dans les films, dans les pièces de théâtre, ne permet pas de saisir la gravité de la situation et de prendre en compte les challenges qui nous attendent, alors qu’on en parle beaucoup et souvent, mais sans réelle efficacité.

Stephen Emmott, quelle est votre place dans la communauté scientifique ? Quels sont les domaines dans lesquels vous travaillez ?

S.E. : À l’origine, je ne suis pas vraiment un spécialiste du réchauffement climatique. Je suis neurobiologiste, mais je dirige un laboratoire à Cambridge dans lequel une équipe de scientifiques travaille sur ce sujet. Cette équipe de recherche commence à être reconnue mondialement comme la meilleure dans le domaine, parce que les membres qui la composent ont imaginé une nouvelle façon de penser les problèmes auxquels nous sommes confrontés. En ce qui me concerne, j’ai passé vingt-cinq ans à travailler sur la modélisation du cerveau humain, qui est un système extrêmement complexe. La plupart des scientifiques qui travaillent sur les problèmes du réchauffement climatique restent sur le système physique de la planète, qui est assez bien connu, alors que les chercheurs de mon laboratoire de Cambridge ont étudié aussi les systèmes biologiques qui régissent la planète. Que ce soit celui des humains, des animaux, des plantes, des micro-organismes, tout ce qui se trouve dans l’eau, le sol, les airs. C’est cet ensemble de systèmes qui se conjuguent qu’il faut étudier, même si cela est beaucoup plus compliqué à aborder. Nous essayons de faire une modélisation de tous ces facteurs et c’est là que mon expérience de neurobiologiste intervient.

Comment imaginez-vous la représentation sur le plateau de cette recherche complexe ?

K.M. : Il ne s’agit pas d’une simple conférence. Nous avons construit ensemble une structure, un squelette, avec des points essentiels, autour desquels il y aura un peu d’improvisation de la part de Stephen. Ce sera donc à la fois très construit et relativement libre. Il y aura des dessins, des animations, des films, des moyens techniques qui l’obligeront à respecter un processus de présentation. Stephen ne sera donc pas un électron libre. Il faudra une grande précision intellectuelle pour que nous puissions vraiment transmettre tout ce qu’il a dans la tête, toutes ses connaissances, qui, en général, ne sont pas communiquées efficacement au public, ce dont il se plaint beaucoup. Nous allons donc, avec tous les outils de théâtre, l’aider à expliquer à un public de non-spécialistes l’ampleur et la complexité du problème. C’est une forme nouvelle, une expérience entre théâtre et conférence.

Pourquoi avez-vous le sentiment que votre parole n’est pas entendue ?

S.E. : Parce que l’on ne parle des détails de ces sujets que dans les conférences de scientifiques. Beaucoup de non-scientifiques s’emparent également de cette thématique en imitant les scientifiques, mais souvent sans comprendre vraiment ce dont il est question. Il faut donc trouver d’autres moyens d’aborder ces sujets et ce que nous entreprenons avec Katie Mitchell est une tentative, une expérience. Nous ne savons pas si elle réussira, mais nous essayons de dépasser ces blocages de communication.

Pensez-vous que beaucoup de gens ne veulent pas savoir ce qui va se passer par peur d’un avenir trop sombre ?

S.E. : C’est une bonne question qui, je pense, est liée à un élément que nous abordions tout à l’heure, c’est-à-dire à la parcellisation des recherches. Il y a des scientifiques qui travaillent sur les courants, d’autres sur la physique de l’atmosphère, d’autres encore sur la déforestation, mais ils ne sont pas en lien les uns avec les autres. Il y a très peu de laboratoires qui tentent une modélisation au niveau général de la planète. Du côté du grand public, la difficulté tient en ce que les informations sont incomplètes et morcelées. On dit qu’il faut débrancher les portables la nuit, avoir une voiture aux normes écologiques, une maison elle aussi aux normes écologiques, un réfrigérateur très « vert », mais cela ne résoudra pas pour autant le problème. Peu de gens savent par exemple que notre activité humaine nous fait émettre six gigatonnes de charbon par an, alors que les plantes à elles seules en font circuler deux cents gigatonnes… Et nous sommes en train de changer la façon d’agir des plantes, sans avoir aucune idée sur ce qui peut advenir dans le futur. Donc, comment le public pourrait-il se faire une idée juste des choses, comment pourrait-il avoir un comportement rationnel en ignorant les éléments les plus importants ?

Au-delà du scientifique, l’homme Stephen Emmott sera-t-il aussi présent sur le plateau ?

K.M. : Bien sûr, car c’est un personnage aussi dans la vie. Un acteur mettrait des années à construire un personnage tel qu’il est véritablement, avec sa biographie, ses activités. Il se révélera donc également dans ce spectacle en tant qu’individu. C’est indissociable. Mais je ne sais pas encore quel sera l’équilibre sur le plateau entre ce qu’il est et ce qu’il sait… J’imagine que ce serait intéressant qu’il y ait parfois un temps d’arrêt, comme si un spectateur avait posé une question, une question du genre : « Comment faites-vous, Stephen Emmott, pour continuer à vivre, en sachant tout ce que vous savez sur nos problèmes environnementaux et sur notre avenir ? »

Est-il vraiment impossible de savoir quel sera cet avenir ?

S.E. : Il y a certaines choses que l’on sait. On sait que le climat change à cause du réchauffement de la planète, par contre, on ne sait pas les effets que cela aura sur l’avenir. Donc, il faut savoir quelles sont les bonnes questions à se poser, pour quantifier l’incertitude là où on le peut.

Katie Mitchell, établissez-vous un lien entre ce travail et celui que vous présentez sur Les Anneaux de Saturne de W. G. Sebald ?

K.M. : Stephen Emmott et W. G. Sebald posent de vraies grandes questions : comment vivre avec ce qu’on a fait et avec ce qu’on continue de faire sur cette planète ? Ils partagent tous deux une peur véritable concernant notre disparition programmée, au cas où nous ne ferions pas ce qu’il faut pour éviter la catastrophe qui menace.

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