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Daewoo

+ d'infos sur le texte de François Bon
mise en scène Charles Tordjman

:Propos de l'auteur

historique

Mon compagnonnage avec le metteur en scène Charles Tordjman remonte à 1995. Invité par lui à écrire un texte « de » théâtre, je déclinais la proposition, faute d’expérience préalable, mais acceptais d’intervenir avec ma discipline littéraire au Centre dramatique national de Nancy, qu’il dirige. Depuis lors, j’y ai organisé des lectures, nous avons mené ensemble des stages pour acteurs, je suis intervenu dans les partenariats du CDN avec les établissements scolaires, et nous avons mené des séries d’ateliers au long cours à destination de publics en situation précaire, y compris les sans-abri de la ville (La Douceur dans l’abîme, 1998, livre + spectacle), et j’ai été à deux reprises (1998, 2002) auteur associé du CDN. Pratiquant ainsi le théâtre de l’intérieur, explorant les différents rapports du texte au plateau, dans et hors le théâtre, assistant aux répétitions d’autres spectacles, j’ai pu passer progressivement à l’écriture. Charles Tordjman a mis en scène Vie de Myriam C (1997, CDN Nancy et La Colline), nous avons ensuite travaillé sur Rabelais (Fariboles,1998), puis Bruit (2000, chantier Théâtre Ouvert), enfin Quatre avec le mort (2002, Comédie Française et CDN Nancy).
Je voulais rappeler ce contexte, parce qu’il insère Daewoo dans ce chemin initial : un Centre dramatique impliqué de façon citoyenne dans son territoire, un travail continu depuis 8 ans pour aller à la rencontre des voix d’ordinaire silencieuses de la ville et, pour moi, la possibilité d’expérimenter l’écriture de théâtre non pas en restant à ma table d’auteur, mais dans cette confrontation en direct du réel et de la scène.

Daewoo, les faits

Les licenciements collectifs qui se multiplient sont une donnée sociale un peu plus terrible en Lorraine qu’ailleurs, parce qu’ils touchent un pays qui a connu, il y a trop peu d’années, la fin massive des aciéries et des mines. Les trois usines construites par le groupe Daewoo fin des années 80, à Longwy et dans la vallée de la Fensch, sont au cœur même de l’ancien pays sidérurgique reconverti.
Trois usines symboles, parce qu’amenées à grands frais médiatiques, bénéficiant de fortes aides publiques, et vouées à des objets emblématiques de la vie moderne : assemblage de téléviseurs et de leurs tubes cathodiques, fabrication de fours à micro-ondes. Les aides publiques terminées, à peine passés 10 ans d’activité, le groupe met en place son transfert d’activité vers la Chine et la Pologne.
Quelle relation de l’événement social et collectif, la fin programmée de l’usine, avec les micro-événements décisifs à l’échelle individuelle ; les enfants, le couple, sa propre place dans la ville ? Comment passer de ce que nous savons des statistiques toujours dures de l’après, suicide, divorces, à des personnages qui n’en soient pas qu’une noire illustration ?
Quel lien entre cette femme qui évite ses amies, à la caisse du supermarché Lidl, pour ne pas montrer le peu qu’elle achète, et le haut fonctionnaire présentant, dans un rapport sur les « restructurations », des nouvelles figures relationnelles entre temps, argent et travail et expliquant que les « salariés concernés » ne pourront pas comprendre ?

pas seulement témoigner

Mes premières expériences de théâtre à Nancy (Vie de Myriam C., La Douceur dans l’abîme) partaient de témoignages. Pareillement, de la multiplication des licenciements collectifs de ces derniers mois ou dernières années, de nombreux témoignages (parmi les livres, citons Perte d’emploi, perte de soi, mais aussi des films, des pièces de théâtre) ont été portés sur la place publique.
Il me semblait, que ces témoignages et récits que nous avions à notre tour accumulés, quelle que soit leur charge d’émotion, butaient sur les fonctionnements abstraits qui les provoquent en amont, et que l’engagement politique à trouver, ce que l’invention de théâtre pouvait faire émerger, quand le réel cherche plutôt à le faire taire, c’était dans ce lien des problématiques individuelles à des brassements plus larges, mais invisibles.
Le défi, c’est d’avoir à traiter de matériaux à charge éthique forte, et ne pas en faire pour autant une pièce « morale ». Je pensais beaucoup aux « Lehrstücke » de Brecht, qui, selon lui, veulent « retrouver la dimension épique dans l’exemple singulier ».
A mesure que j’avançais dans l’histoire des Daewoo, la féminisation de ces luttes, qui les avait déportées hors du jeu syndical traditionnel, me paraissait une de ses spécificités les plus neuves. Sur scène, il n’y aurait que des filles, et on devait pouvoir jouer des histoires singulières autant que de l’effet choral, capable de dire la colère ou d’organiser le rire, qui défend et partage. Composer pour quatre femmes comme pour un quatuor à cordes. Qu’elles s’affirment dans la pièce comme comédiennes, et dans chaque scène incarnent des personnages différents, pris dans un temps précis de l’action contre la fermeture de l’usine, ou dans le temps plus long de la reconversion.
C’est ce qui a permis une première phase d’écriture. Pour la première étape de la pièce j’avais utilisé le titre d’une vieille chanson de Léo Ferré (1957) : « La vie moderne ». Et je pensais beaucoup à un objet langagier que je trouvais très étrange : « ils ont reçu leur lettre de licenciement et pris contact avec la cellule de reclassement installée dans les locaux de la maison d’accueil pour personnes âgées du chef-lieu de canton » (l’Est Républicain, janvier 2003).

scénario pour un quatuor

La proximité, l’accessibilité du réel, pouvaient me faire croire à une écriture qui viendrait vite, aurait à trier, monter… Il s’est passé le contraire. Si on approche trop du réel, ou bien qu’on le mime, on se fait absorber par sa spécificité tragique, le déjà-là du tragique de la vie.
Un des éléments de bascule a été, lors d’une de mes visites à Fameck, après la fin de l’usine, d’assister au démontage par camion-grue de la grande enseigne au-dessus des toits. Les silhouettes des ouvriers dans le ciel, comme un tableau de Fernand Léger. Cette image, enlever le nom, chargé de symbole et d’histoire, tandis que le bâtiment banal et vide était prêt à accueillir les nouveaux arrivants, s’imposait comme image rémanente.

Un autre élément, plus paradoxal, a été, lors d’un autre séjour, ce constat de vie qui continue, s’accroche, dans une normalité redevenue écrasante, et la litanie des offres d’emplois précaires ou médiocres qu’on proposait comme nouvel avenir. Les mots de la ville, les petites annonces, la sortie d’école, des fleurs fraîches sur une tombe.
Ancrer la pièce dans un temps : un samedi soir, quatre femmes se revoient pour une fête amère. Chacune a traversé, après le licenciement, des étapes de formation, de recherche, les dispositifs familiaux ou amoureux se sont déplacés, et chacune des quatre a dû inventer pour elle-même une figure, un chemin de vie, que l’ancienne stabilité du travail permettait d’ignorer. En affirmant le théâtre à l’intérieur de la pièce (parce que, comédiennes, metteur en scène, auteur, nous avons à dire pourquoi nous venons parler ici), ces figures engluées dans une langue momifiée : formations bidon, technocratie des reconversions, vocabulaire de l’hégémonie économique, pouvaient s’appréhender avec la liberté de la farce, le rire toujours comme arme, et pour moi sans doute une ouverture neuve.
Un des récits, celui d’un suicide anonyme, est venu enfin sous-tendre et rassembler les différentes séquences. Le thème devenait recherche de soi-même à travers le destin d’une seule : cette fois il y avait théâtre. L’enseigne qui partait dans le ciel, et cette figure de celle qui n’est plus, mais soude et provoque les récits qu’on entend, permettait que les matériaux de départ se fondent en une seule histoire.

Qu’on puisse tenter un texte de théâtre, ce temps tellement dense et concentré qui rend si périlleux et si rare une réussite d’écriture, dans ce processus incluant le plateau et la confrontation au réel, c’est pour un écrivain une chance majeure.

François Bon

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