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Cyrano de Bergerac

+ d'infos sur le texte de Edmond Rostand
mise en scène Dominique Pitoiset

:« non, merci ! » / Note du metteur en scène

J’ai fait une rencontre stupéfiante : j’ai rencontré Cyrano. – Oui, j’enfonce une porte ouverte… mais j’ai parlé de “rencontre”, pas de “découverte” ! Même si, à vrai dire, il y a toujours un peu de découverte dans les vraies rencontres, quelque chose d’absolument inattendu, qui vous prend tellement au dépourvu qu’il ne peut s’ensuivre que de la nouveauté. Derrière la porte ouverte, un vaste espace inouï – au moins pour moi.
Que m’a-t-il donc dit, ce cher Cyrano ? Bien des choses, en somme... D’abord, il m’a fait penser à Alceste, frère atrabilaire et amoureux. Voilà un homme qui ne transige pas et qui dit toujours ce qu’il pense, quoi qu’il lui en coûte – carrière, succès, ou tout simplement sécurité et confort. Et Rostand a soin de nous montrer que la compromission peut prendre des formes très insidieuses. Cyrano s’abstient, bien sûr, de faire activement sa cour auprès des puissants. C’est bien le moins. Mais son exigence va plus loin. Même quand les puissants font le premier pas, il préfère refuser la main qu’ils lui tendent. D’où l’autre grande tirade, acte II scène 6, moins célèbre, mais non moins brillante que celle des nez. La tirade des “non, merci !” est une véritable ode à la gloire de l’indépendance, de l’autarcie, au risque de la solitude : « … se changer en bouffon
Dans l’espoir vil de voir, aux lèvres d’un ministre,
Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d’un crapaud ?
Avoir un ventre usé par la marche ? une peau
Qui plus vite, à l’endroit des genoux, devient sale ?
Exécuter des tours de souplesse dorsale ?...
Non, merci. »

“Un ventre usé par la marche” ! Voici une formule qui pourrait encore resservir tous les jours ! C’est d’une drôlerie et d’une virtuosité confondantes. Difficile de savoir où arrêter la citation. Au dernier vers, peut-être, où toute la haute moralité de Cyrano se concentre en une maxime : “Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !” ?… Oui, mais comment s’interrompre là, car son brave ami Le Bret prend immédiatement le relais : “Tout seul, soit ! mais non pas contre tous !”… Nuance et critique d’ailleurs bienvenues. Car la séduction de Cyrano est si éloquente qu’on risquerait de s’y laisser prendre, et l’on aurait bien des raisons de devenir misanthrope à son tour…

Mais l’ami, tout bienveillant qu’il soit, a-t-il entièrement raison ? Ou plutôt, parle-t-on des mêmes choses ? Oui, Cyrano exagère, il le sait et l’assume. Mais peut-être doit-il exagérer – car il est un artiste. S’il tient à “être seul, être libre”, comme il le dit plus bas, c’est pour s’assurer une posture essentielle à ses yeux : “Et modeste d’ailleurs, se dire: mon petit, sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles, si c’est dans ton jardin à toi que tu les cueilles! Puis, s’il advient d’un peu triompher, vis à vis de soi-même en garder le mérite”. C’est difficile, voire impossible. Mais pour lui, c’est vital. Telle est la première loi : ne pas exposer sa singularité, “ne pas être obligé d’en rien rendre à César”.
Ainsi va Cyrano : ridicule parfois, mais toujours fier d’avoir préservé son humble part personnelle. Nez au vent, tête haute. Même s’il en fait trop. Ainsi font les artistes : ils exagèrent. Mais c’est à ce prix – et bien souvent à leurs dépens – qu’ils peuvent aider autrui à s’arracher, au moins de temps à autre, aux puissances aliénantes qui travaillent toujours à nous dicter le sens de nos vies – un sens, comme par hasard, qu’elles disent unique.

Dominique Pitoiset

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