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Avalanche

mise en scène Isabelle Gyselinx

:Note d’intention

Avalanche est une fable qui questionne la légitimité des valeurs traditionnelles et des modes ancestraux quand ceux-ci sont récupérés ou inventés par un régime oppressif voire dictatorial.
La pièce souligne néanmoins la naissance d’une ère nouvelle et moderne grâce à la révolte d’une génération - celle des futurs parents-, moins crédule et plus autonome que les anciens. Et de façon métaphorique, le cri du bébé qui sort du ventre de sa mère rompt un silence long de plusieurs siècles sans doute ; on sent qu’il vient de loin, il est strident et libérateur et à travers lui, tout un peuple se reconnaît et espère enfin vivre de façon plus harmonieuse. Ce cri vrai et innocent, ce cri de vie brise la glace et l’avalanche tant redoutée n’a pas lieu.

On sait que dans certaines contrées la nature est indomptable, c’est elle qui régit une façon de vivre et face aux saisons, l’homme ne peut agir qu’en connaissance de cause; il n’a pas le choix.
Les villages sont isolés les uns des autres et sortir de chez soi est une nécessité vitale. Si on quitte le pays, c’est pour les transhumances et on revient avec les bêtes pour nourrir sa famille ou mourir. Le quotidien est rude parce que le climat l’est tout autant.
Jusque là, nous comprenons bien le propos et ce n’est pas une légende. Mais l’auteur d’Avalanche va plus loin avec ce jeune couple qui attend un enfant. Le bébé risque de naître avant la fin de la période des avalanches (qui dure elle aussi neuf mois), ce qui est interdit par la loi. La femme enceinte doit être enterrée vivante, au nom de mère nature.

Le malentendu persistant entre la rudesse de la nature et la dureté d’un pouvoir au nom de traditions farfelues donne à la pièce toute sa force dramatique. Dans cette confusion aussi vieille que les montagnes, qui de la neige ou du pouvoir impose un silence lourd et pesant ? Car, on ne peut parler à voix haute, ni chanter, ni crier, aucun bruit n’est autorisé pour ne pas provoquer un désastre naturel. Tout le monde reste sur ses gardes, prêt à défier le monstre. En réalité, la population vit sous la menace de mort, sous la terreur au nom d’une éventuelle avalanche. Mais la famille concernée par l’arrivée d’un nouveau-né gronde et ne supporte pas la sentence. C’est la révolte. L’arrivée inespérée du bébé qui hurle à la vie et qui macule de sang la blancheur des montagnes met fin au conflit. La neige n’amortit pas les cris de joie et l’écho se fait entendre. C’est en tout cas ce qu’on peut espérer car l’auteur se garde bien de nous en dire plus sur l’avenir de cet enfant…

La fable se focalise dans un petit village des montagnes quelque part, n’importe où, n’importe quand, dans un pays totalitaire, certes, mais on soupçonne bien qu’elle symbolise quelque chose de bien plus grand et dangereux dont on n’est pas nécessairement à l’abri. Sous prétexte d’une avalanche, rien n’est vraiment vivable car tout rapport avec la vie même est codifié : les rapports entre les gens, avec la nature, avec la nourriture, avec l’espace, avec le sexe … Dans ce village isolé, aucune intimité n’est possible et la nature –par tradition- est l’alibi de toute une idéologie plus que douteuse.

Alors que les habitants du village sont pris par leur tragédie, c’est avec beaucoup d’humour, de suspens et de tendresse que Tuncer Cucenoglu nous emmène dans des contrées que l’on croit improbables.
C’est dans une atmosphère de grand froid, où l’on entend souffler le vent même quand les portes sont fermées, que douze acteurs d’ici coloreront cette légende de là-bas.
Tandis que l’histoire est centrée sur la menace extérieure, le drame se vit à huis clos. A l’intérieur de la maison où vivent trois couples (trois générations), il y a une chambre, une pièce commune, une cuisine et, dans le fond, les toilettes.

Tout se voit, tout s’entend et tout se sait. Tout geste et tout mot portent à interprétation dont seule la tradition des familles a le secret. Mais derrière ces codes ancestraux se cachent ou se trament d’autres règles qui n’ont plus rien à voir avec la tradition et il ne faut pas être de là-bas pour se rendre compte assez rapidement qu’il y a un abîme entre le monde familial et les lois d’une nation, d’un pouvoir qui le régissent.

L’écriture de Tuncer Cücenoğlu est d’une économie éloquente et les personnages n’y vont pas par quatre chemins pour soulever les tabous imposés par l’autorité du coin. D’abord tétanisés par la peur, la révolte qui les anime ensuite se révèle aussi puissante que le sont les montagnes, le vent, le froid et la neige. Leur cri, quant à lui, est aussi légitime que l’amour entre deux êtres, que le sourire des vieillards, que les larmes des jeunes, que la naissance du bébé.

Pour mettre en scène Avalanche, je dois me préoccuper des liens fondamentaux qui unissent trois générations, interrompre le silence des grands froids, faire place à la résistance, ne plus parler à mi-voix. Je serai avec la jeunesse et ses espoirs féconds et accompagner les parents dans leur ultime espoir. Je dois vivre avec « la tribu », l’écouter parler et se taire, et bien entendre les chantages terrifiants de l’autorité locale -puisqu’il est bien question de la mise à mort de la jeune femme enceinte- et comme elle m’en indigner.

A travers ce conte incroyable et singulier, je m’étonne encore du prix de la liberté mais je m’étonne encore plus des ravages meurtriers qu’engendre l’absence de liberté au nom des traditions complètement obsolètes.
Si Avalanche est un cri d’espoir, la pièce n’en reste pas moins une fiction où toute ressemblance avec des régimes totalitaires connus ou moins reconnus n’est sans doute pas toujours fortuite…

Isabelle Gyselinx

janvier 2009

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