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Au Bois dormant

+ d'infos sur le texte de Marie Desplechin

:Le reflet d’une expérience

En 1994, le jeune autiste allemand Birger Sellin utilise une méthode de communication assistée par ordinateur pour décrire les sensations qui le traversent. Avec l’aide d’un journaliste, il écrit et publie un livre dont le titre allemand – Je ne veux plus être à l’intérieur de moi, traduit en français par Une âme prisonnière – dit assez à quel point il éprouve la violence de son sort. La question de savoir si Birger Sellin est le véritable auteur de ses phrases reste aujourd’hui un sujet de controverse, bien que tout le monde semble s’accorder sur la justesse des descriptions. Celle-ci par exemple (ponctuation respectée) : « Il est absurde de croire que les autistes sont moins intelligents que d’autres muets profonds nous ne pouvons pas parler parce que notre agitation est extraordinaire,même énervante l’agitation est indescriptible et doit demeurer sans expression appropriée parce que les hommes de dehors ne l’ont pas éprouvée et n’ont pas été capables de lui donner un nom je l’appelle les profondeurs de- la-puissance-d’agitation. Je ne connais presque jamais de moments sans cette agitation. » Une des preuves de cette intelligence est que Birger Sellin apprit à lire tout seul, dès l’âge de cinq ans, alors même que les premiers signes d’éloignement de la sphère de la parole commune le touchèrent dès deux ans.

Le témoignage de Birger Sellin est un de ceux qui ont aidé le chorégraphe Thierry Thieû- Niang et l’écrivain Marie Desplechin à approcher quatre adolescents autistes. Ils ont expérimenté la possibilité de rentrer en contact, non par la parole,mais par le geste, avec ces garçons si profondément engloutis dans leur monde,monde dont nous sommes absolument et pour toujours séparés, comme le répète avec un effroi constant Marie Desplechin dans le texte qu’elle a écrit pour le spectacle qui allait naître de cette expérience, Au Bois Dormant.Même l’empathie nous est interdite, parce qu’il nous est absolument impossible de se mettre à leur place.
Donc Thierry était dans le studio, une salle de l’hôpital Montperrin d’Aix-en-Provence, accueillait les adolescents, essayait de les rejoindre, à un endroit ou autre.Marie était là, assise dans un coin, un carnet de notes avec elle qu’elle n’a jamais ouvert parce que voir était suffisant, et que le souvenir ne s’effaçait pas. « Souvent quand l’adolescent entrait, Thierry était déjà là, allongé dans la salle, concentré sur sa présence. Et puis il essayait de trouver un contact avec eux. Parfois, ce n’était pas possible, pendant des jours. Il essayait des choses, par exemple il reprenait leurs gestes, leurs stéréotypies, et il les répétait ailleurs, autrement. Parfois, il ne se produisait rien pendant les séances, et parfois si, quelque chose d’incroyable arrivait. Il y avait un des adolescents qui se bouchait en permanence les oreilles, probablement parce qu’il souffrait de synesthésie. Thierry le faisait tomber, entassait des choses près de lui, ou sur lui, et ça ne produisait jamais rien qu’un minuscule sourire. Et lors de la dernière séance, l’adolescent s’est mis à danser autour de lui, il y avait une sorte de joie dans l’air, de jubilation gazeuse.Mais après, bien sûr, il est revenu à l’état d’avant. Un autre adolescent tournait tout le temps sur lui-même. Une fois, il s’est assis près d’un mur. Thierry a fait un arc, les mains sur lui, les pieds sur un mur.
L’adolescent n’a pas bougé, et quand il a bougé, il l’a fait lentement, avec précaution.
On peut dire que ce n’est pas grand-chose, et objectivement ce n’est pas grand-chose,mais tous ceux qui regardaient cela, les éducateurs,moi, nous avons été bouleversés, parce que c’était la preuve qu’il y avait un pont entre le garçon et Thierry,même fragile, même provisoire. »

C’est autour de cette expérience de la séparation que, une fois rentrée chez elle – « parce que j’ai besoin d’être seule pour écrire, parce que j’ai besoin de lenteur et de maturation, pour garder ce qui doit être gardé », –Marie Desplechin a écrit le texte qu’elle lit pendant le spectacle : un texte où la figure du fleuve vient marquer la terrible frontière creusée entre un monde et l’autre.
Dans le même temps, Thierry Thieû Niang s’isolait dans un studio pour élaborer un souvenir gestuel de cette expérience, dont il donne une description très claire : « On dit que ces corps sont privés de gestes et pourtant des gestes, il en arrive de partout.
Ce sont des gestes qui mettent en vie un corps. Un fragment de paupière, un soupir, des muscles qui vibrent, la cheville qui tremble, les orteils qui se soulèvent. Jamais auparavant auprès des autistes, je n’ai vu autant de gestes, d’aussi beaux gestes : gestes nerveux, lignes claires dans l’espace ou mouvements brisés, lenteur ou immobilité, arabesques maladroites, torsions enroulées, formes éphémères, torsions des bras ou des jambes. L’envol des bras, le balancement du buste, les doigts qui se détachent de la main ou encore la tête qui roule d’une épaule à l’autre. » La formation de psychomotricien de Thierry Niang a sans doute joué un rôle dans le souci très précis qu’il manifeste de saisir dans les gestes de l’autre l’expression d’une identité, d’une individualité.

Ensuite, c’est lors d’une résidence à Châteauvallon qu’ont été mis en commun ces deux traces, l’une écrite par Marie, l’autre dansée par Thierry, de la rencontre provisoire, quelque chose comme un frôlement plutôt, avec Arnaud,Matthieu, Victor et Emilien, les quatre adolescents autistes. À Châteauvallon, il y avait aussi le musicien Benjamin Dupé et le metteur en scène / cinéaste Patrice Chéreau, qui fit notamment office de répétiteur pour Marie Desplechin. « Le premier jour, ils m’ont demandé de leur lire le texte. Je l’ai lu et Patrice m’a dit : on n’entend rien. Il l’a pris, il a lu une phrase, et en effet on entendait, ça résonnait. Ilm’a donné quelques trucs sur comment dire. Il nous a aussi aidés à trouver nos places dans l’espace, à Thierry et àmoi, à nous partager le plateau, à y être ensemble.
Et c’est ce que j’aime. Au fond, je n’ai pas peur avant d’entrer sur scène. J’aime la qualité de ces personnes qui travaillent ensemble, j’aime le bonheur d’être ensemble. »
Le bonheur d’être ensemble, c’est probablement ce qui manquait à Arnaud, Matthieu, Victor et Emilien, et que la danse a essayé de leur offrir, ne fût-ce qu’une étincelle d’instant.

Stéphane Bouquet

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