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A Demain

+ d'infos sur le texte de Pascale Henry
mise en scène Pascale Henry

:Présentation

« Cela fait partie du mécanisme de la domination que d’empêcher la connaissance des souffrances qu’elle engendre » Teodor W. Adorno

Il faut commencer par dire le fond, ce qui soutient le désir de ce spectacle.
Le dire pour exposer le mobile.
Puis dessiner la forme.
Partager d’abord les « circuits d’alimentation » de l’écriture qui disparaîtront derrière les répliques, se devineront dans le cours d’un dialogue à l’apparence très simple.

Ce projet de création s’inscrit dans la ligne du travail de la compagnie, dans cette obstination à palper les singularités de la vie contemporaine, à prêter l’oreille aux mouvements qui la font ou la défont, à ce qui vient à l’Homme de neuf dans le langage qui le contient aujourd’hui.

Prêter l’oreille, c’est écrire à partir d’une intuition, et la poursuivre. Essayer d’en faire le récit, à tâtons.

Ici peut-être, et qui conduit l’écriture, l’intuition d’un changement de statut de la souffrance humaine, de cette souffrance qui vient avec le vivre.
L’intuition d’une guerre menée contre elle.
D’une tentative d’élimination recouverte de compassion.
Une guerre qui a sans doute la soumission pour mobile et la peur pour conséquence.
Une guerre intimement liée à l’idéologie dans laquelle nous baignons.
Une guerre dont les effets bouleversent profondément la représentation de l’Homme.

Cela nous regarde.

Notre culture s’est édifiée, jusqu’ici, à partir de cette perception, acceptation, même lointaine, que la création (en tant que mouvement de vie) naît des états chaotiques.
Sur la reconnaissance au fond, que ce qui souffre en l’Homme, renâcle, s’inquiète, s’évade en plaintes adressées est le signe de sa présence au monde. Que l’impression du malheur est le point de départ du « pourquoi », de cette question posée à l’humanité toute entière et qui a fourni les plus grandes pages de la littérature. Et nous savions confusément par là que la souffrance appartenait à la dimension humaine, voire lui offrait consistance.

Car la souffrance force au retrait, elle est ce couteau qui fend le silence, dénonce le présent, le renverse, le fait surgir comme impropre à supporter la vie, elle est l’aiguillon de l’esprit et le pied-de-biche qui force et appelle la parole. Elle est révolte, elle est langage. Signe de notre condition de sujet resurgissant du simple écoulement des jours.

La souffrance est question vivace posée au présent. Elle porte en elle l’énigme de l’autre et de soi.
Que deviendrions-nous privés ou interdits d’accès à cette souffrance du vivre, la nôtre comme celle d’autrui ? Cette souffrance reléguée comme défaut d’humanité ? Comme frein à la bonne marche du monde ?
N’y a-t-il pas là, la promesse d’une violence nouvelle ? et dont nous recevrons les effets ? Qu’est ce que recouvre la farouche volonté de s’en débarrasser? Qu’est-ce que cet ennui qu’on a d’elle ou cette peur nouvelle qu’elle produit sur nous ?

C’est le sujet de cette pièce.

Aujourd’hui, le quotidien n’est pas avare de fournir des signes de cette torsion nouvelle qui tendrait à faire de la souffrance une maladie, un défaut, au lieu de ce qui appartenait à la condition humaine.
Bien qu’exposée partout dans le monde du travail par exemple ou qu’on y soit exposé intimement, il semble qu’on ne sache plus quoi en faire, qu’elle n’ait aucun sens que de peser inutilement sur la marche des affaires ou de nous menacer de sortir de la normalité.
Il y a là quelque chose de neuf.
(Ecrivant à plusieurs reprises le mot « souffrance » ici même, il me frappe justement comme rebutant, impropre à susciter l’intérêt. Oui, même à l’intérieur, il semble que l’interdit pèse…)

« On ne peut être vivant et normal à la fois » Cioran

J’ai voulu regarder ce que c’était.
Me laisser dépasser par les conditions très simples d’un dialogue.
Cerner obscurément les enjeux qui se déplacent si l’on déplace le regard sur la souffrance, sur sa fonction.
Inviter alors dans le dialogue les nouveaux dispositifs dans lesquels la parole se déploie aujourd’hui.
Sous surveillance par exemple, ou encore entendue dans un répertoire de codifications des comportements humains.

Un dialogue.
Une diagonale.
3 personnages

Au départ

Un homme qui dit ne pas souffrir en face d’une femme qui l’interroge.
On ne sait pas si c’est une garde-à-vue ou un hôpital ou encore autre chose.
On ne sait pas si l’homme a FAIT quelque chose de très grave ou SUBI quelque chose de très grave. En tout cas il dit ne pas souffrir et c’est ce qui trouble et perd l’interrogatrice.
On ne sait pas si l’interrogatrice veut savoir ce qu’il a fait ou subit ou bien percer le mystère de ce corps qui dit ne rien sentir ou encore si elle veut qu’il souffre, absolument.

L’homme fait peur.

Puis

C’est au tour de l’interrogatrice d’être interrogée.
Elle est interrogée par une instance supérieure qui lui demande des comptes sur l’avancée de son interrogatoire.
Le temps semble compté.
Cela fait peur.

L’homme, l’interrogatrice, l’instance supérieure.
4 jours. Pour sortir de là.

Pour entendre peut-être ce glissement, pour chercher à l’entendre.
Pour voir la violence changer de camp au fil du dialogue, passant de l’un à l’autre, qui est violent ?
Qu’est-ce qui est violent ? la souffrance, l’absence de souffrance, le silence sur la souffrance ?

Un spectacle à suspens, empruntant à la série télé autant qu’à Beckett.

Le dispositif de mise en scène sera très simple. Un carré.
Un ring, ou une sorte de ring traversé d’une diagonale imaginaire ou suggérée.
Des lignes, géométrie de l’espace du dialogue.
A chaque bout de la diagonale une chaise.
Le principe étant que les protagonistes se retrouvent d’un côté et de l’autre de la diagonale.
Interrogé ou interrogateur.
On jouera avec « le point de vue » des spectateurs.
L’un de dos interrogé, l’autre de face interrogeant.
Un visage et un dos. Un corps sans visage et un visage plongé dans l’énigme de l’autre.
On jouera des inversions, des changements de positions proprement dites du dialogue.
Comme on ferait tourner un objet sous ses yeux.

Peu d’images, que celles, intérieures, qui viendront cerner le spectateur percevant ce qui dépasse des répliques et les déborde.

Des noirs très brefs qui viendront couper et relancer le dialogue. Des solitudes épinglées. Des échappées de bouffonneries.
Une impression de noir et blanc.

Habitant les noirs, un bruit continu de milliers de frappes de claviers d’ordinateurs. Comme une musique.

La vie, au milieu. La vie.

« A demain » est le prolongement d’une commande d’écriture de 30 minutes, créée aux Subsistances en 2007.
L’envie de poursuivre, de donner une suite à ce texte est là depuis longtemps.

Pascale Henry

janvier 2012

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