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Jean-Luc Lagarce

France – 1957 - 1995

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« Une fraternité d’auteurs »

par Eugène Durif, écrivain de théâtre

Texte écrit à l'occasion d'une soirée en hommage à Jean-Luc Lagarce donnée à Théâtre Ouvert le 26 mars 2007.

Avant tout, préciser que j'ai peu connu Jean-Luc Lagarce, que je ne suis pas un spécialiste de son œuvre. Nous nous sommes rencontrés, nous avons parlé souvent dans ce que j'ai ressenti comme une grande complicité, voire une fraternité d'auteurs. Principalement à ou autour de Théâtre Ouvert (les cafés du boulevard de Clichy), à Belfort, à d'autres endroits…

De temps en temps, nous nous croisons. Nous échangeons des signes furtifs d'amitié. Ce printemps-là, les primeurs de la rue Lepic débordent de barquettes de fraises et de cerises. J'arrive de ma province (Lyon) à Paris. Je suis très impressionné par tout ce que je découvre.

La transmission, la communication ne se font qu'en oblique, sur les bords, malgré nous, et sur le moment nous n'en voyons rien, sinon des traces infimes, ce qui ne peut s'appréhender ; ainsi en est-il des rencontres, de ce qui peut s'y passer. L'essentiel ne serait jamais là où on pense, mais dans ce qui échappe, ne cesse d'échapper à l'un et l'autre « comme une pièce sans envers ni endroit que l'on se passe de main en main en silence », écrit quelque part Mallarmé, et là je sens que je le cite approximativement.

A Belfort, au Granit, je me souviens d'une soirée de présentation de saison, et d'une longue conversation. Une pensée qui se cherche dans une grande précision mêlée de détachement. Une élégance légèrement désespérée, avec un humour tout à la fois ravageur et discret.

Après une soirée à Théâtre Ouvert, nous sommes dans une pizzéria sur le boulevard de Clichy, il y a de longs temps de silence, et Armando Llamas enquille les sérieux et rigole en déformant nos noms. Je suis assez timide, j'essaie de lui parler de sensations de lecture,$ (je crois que c'est autour de Retour à la citadelle), lui vient de lire Tonkin-Alger et me parle, à ce propos, du monde de Marie-Luise Fleisser.

Dans mes papiers, je retrouve le texte que Jean-Luc Lagarce m'avait demandé d'écrire pour le programme du spectacle Les Solitaires intempestifs, et son énigmatique sous-titre premier : « Et comble d'injustice, les jeunes gens d'aujourd'hui sont plus beaux que nous ne l'étions. » Il trouvait que c'était bien qu'un autre auteur puisse parler de ce texte fait d'une infinité de fragments. Un extrait de ce texte :
« Dans ce “collage”, aucune volonté formelle de “citer”, ni celle, démonstrative, d'une intertextualité chère aux théoriciens des années 70, mais simplement la grâce fugitive et furtive d'un chassé-croisé du temps et des personnages tremblant d'incertitude, s'épuisant à se trouver et à se perdre, chacun avec sa parole, ses mots et ses phrases déplacés qui entrent en résonnance. Et, cependant, Jean-Luc Lagarce ne cherche pas à donner le change, ne tente pas de créer l'illusion d'une continuité, d'une unité. Il ne masque pas l'étrangeté née de ces passages insensibles d'une langue à une autre. (…) »

Une photo visage caché seul un œil apparaît. On pose pour les « cartes blanches » que Micheline et Lucien Attoun nous ont proposées. En solo d'abord, puis à trois, Armando Llamas, Jean-Luc Lagarce et moi, un peu mal à l'aise, essayant d'avoir l'air détendu ou naturel. Nous rions sous cape en trouvant que nous ressemblons aux Dalton.

Relisant la présentation de Le Rêve de la veille, monté à Avignon par François Berreur (un diptyque et un intermède, rassemblant Le Voyage à La Haye, Music-hall et Le Bain), je tombe sur un texte de 94 de Jean-Luc Lagarce (à propos de L'Illusion comique). J'aimerais le citer tout entier, faute de mieux, au moins ce petit extrait :
« Et comme un livre dans lequel on pourrait entrer, entrer dans l'histoire comme on pénétrerait plus avant sur le plateau, aller dans le roman comme on voyagerait en pensée dans les mots et les phrases, prendre les costumes de théâtre et devenir des personnages, se mettre en parade, l'idée de l'enfance, comme on irait marcher dans sa propre imagination, en explorateur et metteur en scène de sa vie, on joue et de jouer, on dit le vrai, plus vrai que le vrai. »

Il parle d'un acteur que j'associe au théâtre de boulevard en nous expliquant qu'il rêverait qu'il joue dans une de ses pièces. Moi, dogmatique, je m'étonne. Et quand il me parle de l'intérêt qu'il éprouve pour Feydeau et Labiche, je me demande s'il plaisante. Je manque beaucoup d’humour et de distance. Je suis alors une sorte de militant rigide du théâtre contemporain.

Hélène Surgère joue Music-hall sur la scène de Théâtre Ouvert, devant une salle clairsemée. En reine de pacotille, reine de l'éphémère cramponnée à son tabouret, entourée de ses deux boys chantonnant et dansant vaguement sur fond d'une chanson de Joséphine Baker. Ce spectacle m'a touché beaucoup, dans son évocation des ratages et des ratés, des grandeurs et misères du spectacle et de ses plus ou moins humbles serviteurs. J'y repense souvent…

Je ne sais pas pourquoi, autour de ce spectacle et du programme écrit par Jean-Luc Lagarce, je garde le souvenir de l'évocation de Ringo, ex-mari de Sheila, tout seul à Besançon où il était venu chanter ses anciens tubes dans une boîte minable. J'aime ces détails, ce qui pouvait me toucher profondément chez Jean-Luc Lagarce : ce mélange d'intelligence et de culture la plus aiguë mêlées à une attention aux détails, à toutes ces petites choses qui font un monde et un regard : les ors du spectacle de la misère du quotidien, ce monde des tournées et des restos où les serveurs sont toujours déjà en train de ranger les chaises.
(Et me revient aussi, dans le texte qui accompagne la pièce, l'évocation de cette femme au chignon trop grand pour la salle et qui doit enlever ses chaussures sur la scène…)

Autre extrait de ce texte que j'avais écrit pour le programme de présentation des Solitaires intempestifs :
« Et au final, la griffe d'une tonalité, d'une sensibilité qui appartiennent à celui qui fait se rencontrer ces textes multiples et accomplit, ainsi, mystérieusement, un travail d'auteur. Dans leur drôle de ronde, l'exploration harcelante de la mécanique des passions et de ses jeux troubles, ces “couples-passants” se débattent, incernables, ne pouvant se fixer et trouver leur abri dans une parole unique. Portés et emportés, bouleversés, par le mouvement intempestif des écritures croisées, de l'écriture, et si proches de nous dans ces failles qu'ils donnent à voir et laissent deviner. »

Etrangement, en repensant à ces Solitaires intempestifs (qui ont donné leur nom à la maison d'édition), je pense à un passage venu des Chroniques maritales de Jouhandeau, à ce que je me souviens un texte que j'avais trouvé très érotique sur la recherche d'un pou et le rasage du corps qu’elle nécessite.

Pour finir, faute de mieux, au moins un autre petit extrait du texte précédemment cité de Jean-Luc Lagarce :
« Et quand viendra l'apaisement où s'éteint le rêve et où les morts se relèvent et les acteurs saluent, et quand viendra le calme des sentiments, lorsqu'ils reprendront leur cours, restera encore, comme une légère douleur, une petite mort, le souvenir de ce temps du faux, et l'espoir inavoué que cette nouvelle vie soit le début d'une nouvelle pièce encore, l'entrée dans un autre rêve, plus grand encore que les autres et les englobant tous, à l'infini, toujours. »

Eugène Durif


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