"Le docteur Double somnole. On sonne. Il se réveille, consulte sa montre et paraît étonné. Il se lève et va ouvrir. Sur le palier, le mari de Rose attend. Le docteur ouvre la porte. L'homme entre, sans y avoir été invité."
LE MARI. - J'ai trouvé votre adresse dans le sac de ma femme.
DOUBLE. - Je m'excuse, mais nous ne pouvons, par principe...
LE MARI. - Je sais, je sais, la déontologie vous l'interdit... Mais il s'agit d'elle, autant que de moi, vous comprenez, plus, je devrais dire. Admettez que ce soit elle...
DOUBLE. - Non : vous n'êtes pas elle.
LE MARI. - Votre déontologie vous autorise-t-elle à recourir à la sorcellerie ? Vous avez envoûté ma femme, vous m'avez...
DOUBLE. - ... je l'ai recopiée.
LE MARI. - Au profit de qui ?
DOUBLE. - Elle vous aurait quitté.
LE MARI. - Je vis avec le double de ma femme ?
DOUBLE. - Je n'en sais rien.
"Le mari de Rose regarde longuement le docteur, ne sachant pas s'il doit le croire ou non."
LE MARI. - Elle ne me parle plus comme avant, elle me regarde de haut et tout lui réussit, elle qui perdait pied, qui ne savait même plus qui elle était, qui s'interrogeait sans cesse, toujours à la recherche d'elle-même, se croyant un jour faite pour le petit commerce, le lendemain, pour le journalisme politique, elle qui n'était même pas capable de se choisir un manteau qui lui aille, qui se trompait toujours de couleur, de genre, de style ou d'allure, qui ne savait pas se voir dans une glace, qui aurait voulu jouer de la contrebasse avec des mains de violoniste, elle, toujours si mal dans sa peau, à côté de la plaque, à côté, hors d'elle-même, déplacée, elle, qui vivait dans une telle ignorance, une méconnaissance si parfaite d'elle-même, elle si fausse, comment a-t-elle pu, si vite, devenir si juste, si fidèle à elle-même ? En une semaine, elle a trouvé ce qu'elle appelle sa "vocation", elle suit des cours, elle étudie, elle a décidé d'avoir deux autres enfants - alors qu'elle ne s'occupait pratiquement plus du premier - et elle a acquis la certitude d'aimer son mari, moi, d'un amour éternel et inconditionnel.
DOUBLE. - Alors, il s'agit vraisemblablement de sa copie.
LE MARI. - Vous êtes sûr de ce que vous dites ?
DOUBLE. - Non.
LE MARI. - Mais j'ai besoin d'être sûr !
DOUBLE. - C'est impossible.
LE MARI. - Je vais le lui demander ?
DOUBLE. - Quoi ?
LE MARI. - Qui elle est...
DOUBLE. - À qui ?
LE MARI. - Comment ça à qui ? Je n'ai pas le choix : à celle qui est là, je veux dire : chez moi.
DOUBLE. - Elle refusera peut-être de vous répondre. Ou elle vous mentira.
LE MARI. - Je lui dirai que je lui pardonne...
DOUBLE. - Et puis si ce n'est pas votre femme, je veux dire l'original, ça ne servira à rien... Une copie ne peut pas penser qu'elle est une copie, ce serait une imperfection. Elle reproduit parfaitement l'original, plus exactement toutes les perfections qui font l'identité de l'original et qui font que l'original est ce qu'il est... Le sentiment de sa propre identité fait partie de ces perfections... Elle ne peut pas ne pas l'avoir. Elle en est même, sans doute, plus convaincue encore que votre femme elle-même, puisqu'elle est tout ce qu'elle est au plus haut degré d'aboutissement possible.
LE MARI. - De toutes façons, elle ne se serait pas dédoublée pour rester avec moi... Elle l'a fait pour m'échapper, sans me blesser ou sans avoir à s'expliquer. Elle est partie en me laissant un os à ronger... Non, je ne vis plus avec ma femme, je vis avec son double, c'est certain.
DOUBLE. - Il est possible qu'elle se soit dédoublée par fidélité pour vous, pour offrir son double à un autre qu'elle ne pouvait pas aimer.
LE MARI. - Elle se serait sacrifiée ?
DOUBLE. - Je dis que c'est possible.
LE MARI. - Alors elle m'aimerait ?
DOUBLE. - Dans ce cas, oui.
LE MARI. - Je ne pourrai jamais savoir ?
DOUBLE. - Non.
" L'homme sort lentement, sans rien dire."
(...)