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Sous la glace

Falk Richter traduit par Anne Monfort

Texte original : Unter Eis

 
 

Extraits

On est vraiment une super équipe

CHARLES SOLEILLET
Allez deux trois heures de squash, encore un peu de ski nautique et ensuite du base jump, comme ça on pourrait évaluer le debrief, ensuite une partie de bowling et puis encore du base jump, du inline skating extrême et puis redébrief, et re- partie de squash et remonter et redescendre la rivière à la nage, et puis re-week-end de rafting, et puis le listing du lendemain, et entre deux re-base jump, et ensuite on se cale une partie d'échecs, de Risk, de Puissance 4 et de petits chevaux tout en préparant la visioconférence et dans la foulée repartie de squash et re-rafting escalade du skate park en rollers, et renatation et ensuite course dix fois jusqu'au dernier étage à cloche-pied tout en préparant le case team meeting et redébrief, et spontanément feedback en construisant ses phrases de façon à provoquer l'enthousiasme de l'interlocuteur, et ensuite re-l'éclate au base jump, et deux-trois poèmes écrits vite fait, et encore petits chevaux, morpion échecs et kayak extrême, saut à l'élastique, danser la tarentelle et reconfigurer le salon de l'hôtel installer un bureau portatif dans un lounge d'aéroport les yeux bandés et puis parcourir le listing du lendemain et traquer les fautes dans la Tribune et walking, escalade, chant, danse, squash, inline skating, base jump, et ne pas rater l'avion et triple axel dans le taxi redebriefer le chauffeur de taxi en faisant une partie de bowling, contre-expertise des statistiques excel.


Le roi lion

JEAN PERSONNE
Marnie, de la comptabilité, qui s'appelait en fait Monique, jouait une girafe et moi j'étais un rhinocéros, déchiré par trois hyènes de l'équipe de contrôle financier - l'Afrique c'est les grands espaces, un supplément d'âme, en Afrique l'homme est encore vraiment un homme, intimement lié à la nature, il fallait qu'on chante un duo là-dessus en agonisant, ça nous a rapprochés, on est rentrés bourrés à la maison, main dans la main, on trébuchait, tombait par terre, s'embrassait, continuait de marcher, devant la résidence où j'habitais elle s'est pliée en deux et a vomi dans le canal, j'avais encore ma carapace de rhinocéros et j'étais penché sur elle, à rire, elle a défait mon pantalon, sorti ma queue, et tout d'un coup elle est tombée en arrière et s'est endormie, je la regardais, je regardais le canal, froid, il commençait à neiger, silence, tout d'un coup une fenêtre s'est ouverte, j'ai entendu des cris, un homme et une femme qui se disputaient violemment, soudain un chat vole par la fenêtre, l'homme attrape le chat par la queue et le fait tournoyer en larges cercles au-dessus du canal, le chat tend ses quatre pattes, terrorisé, essaie de se rattraper mais ne trouve pas de point d'appui, aucun point d'appui dans sa chute libre, il fait si froid dehors, il neige, il gèle, tout passe au ralenti, le chat me regarde, comme s'il cherchait de l'aide, moi aussi je le regarde, je ne peux pas t'aider, c'est pareil pour moi, terrifié, il fait un vol plané en direction du canal, dont la surface gèle lentement, il tombe et la transperce, et gèle quelques centimètres en-dessous de cette surface, avec une expression d'immense terreur, de peur panique et de désespoir, et il reste là, étendu, sursaute encore quelques minutes ou quelques heures, je ne sais pas, et il meurt, sidéré je regarde ce chat, et lui, fou de peur, se congèle, se congèle dans son agonie...


Jean Personne. A l'autre bout était le ciel.

JEAN PERSONNE
A l'autre bout était le ciel, qui se précipitait contre l'horizon.
Moi, j'étais ici, avec ma tête beaucoup trop lourde
Et entre les deux il y avait ce champ.
Alors je me mis à courir.
Je courais, courais.
Je voulais aller me précipiter contre le ciel à l'autre bout
Je voulais nager dans une mer de molécules.
J'aurais aimé que tout s'écarte devant moi et m'ouvre la voie.
Je criais à la face du soleil.

Mais il ne m'entendait pas.
Le soleil ne m'entendait pas.
L'univers se taisait.
L'univers n'avait pas encore remarqué que j'étais là.

Mais j'étais là, j'étais là, non ? (…)