Deux vieilles personnes à leur balcon. Façade d’immeuble. Bruits de feux d’artifice. Sur leur visage passent les couleurs.
LUI : C’était le plus beau de tous, hein Martha ?
ELLE : Oh oui Gaspard, le plus beau.
LUI : Fête Nationale. On est bien mieux ici qu’en bas.
ELLE : Mes jambes ne peuvent plus.
LUI : Je sais Martha, je sais.
ELLE : Le bleu était d’un bleu !
LUI : Et le rouge, d’un rouge !
ELLE : Le plus beau.
LUI : Et le final, Martha, le final !
Bruits d’explosion.
LUI : Tu te souviens le bal des pompiers ?
ELLE : Et la fête des rosiers ?
LUI : Et les sentiments ?
ELLE : Et les champs ?
{Sirène. Ils sautent dans le vide. }
HANS : Ils ont sauté dans le vide. Je suis incapable de dire si j’étais dehors ou à l’intérieur de leur appartement quand ils ont enjambé le balcon. Il me semble les avoir vus de très haut, nager dans leur sang. Moi, pour eux, je devais être un courant d’air. Le jeune voisin gentil. Quand je ne leur rendais pas visite, peut-être qu’ils restaient face à face, à questionner leur histoire. Avant je n’avais jamais vu de cadavres. En les voyant aussi morts que des morts peuvent l’être, je me suis dit que finalement je ne les connaissais pas beaucoup.
SCENE 4.
UN : Arme du crime ?
HANS : Mélancolie.
DEUX : Pour déposer, il faut des éléments concrets.
HANS : Je ne sais pas, moi… À coup de pelle.
UN : Excuse nous mais à coups de pelle c’est vraiment…
DEUX : Vraiment…
HANS : Enfermez-moi, on n’en parlerait plus.
DEUX : Allez, on va te chanter une petite chanson.
UN : Ca s’appelle « La chanson du commissaire ».
Si un jour tu as le cafard, que tu sois honnête ou mafieux, pour échapper au désespoir, viens rallier notre enseigne bleue, tu l’aperçois dans le brouillard, c’est de tous les points lumineux, qui s’éparpillent sur le trottoir, sans doute le plus chaleureux. Si malgré les abus fêtards, tu l’aperçois, soit bienheureux, à l’intérieur tel un buvard, on épongera tes aveux.
On en veut du bleu, on en veut du bleu, car ce n’est pas toujours facile, de savoir qui commet les crimes, de ne pouvoir rien faire pour eux.
On en veut du bleu, on en veut du bleu, obligés de rester tranquilles, pendant que les assassins triment, et qu’on sait qu’c’est eux.
Rejoins nous car nous t’aimons, toi qui crois que le monde est fou, qui nous prends un peu pour des cons, alors que nous savons d’jà tout. Démographie cartographie, on est obligés d’rester mous, car on prévoit les infamies, mais en vérité on s’en fout. On vous protège, on vous surveille, on sait toujours qui a fait l’coup, dormez donc sur vos deux oreilles, sinon on vous mettra au trou.
On en veut du bleu, on en veut du bleu, mais on s’ennuie à en crever, tant que le monde est ce qu’il est, on demande qu’à fermer les yeux.
On en veut du bleu, on en veut du bleu, mais flic c’est pas ce qu’on croyait, marmot le rêve il s’est défait et on s’est retiré du jeu.
HANS : Qu’allez-vous faire de moi ?
UN : Nous allons t’inscrire au Répertoire des Possibles.
DEUX : Combien peux-tu donner ?
UN : Inscription. Frais de dossier. Démission filiale, tapage voie publique, tentative de refuge auprès des services publics. Coups de pelle, meurtre virtuel.
DEUX : Montant total TTC, soutien moral inclus, bonus chanson : 678,37.
HANS : Je ne peux pas payer je dépends de ma mère.
UN : Tu devrais faire un tour à Laforêt S.A. Ils embauchent. DEUX : Et maintenant, dehors !
LA MERE : Où étais-tu ? Je me suis fait un sang d’encre. Les matins ne me procurent aucune joie. Au réveil, je pleure. Je vois tous ces visages faits de la même
manière, un nez, deux yeux, deux oreilles, une bouche, et cela me dégoûte, autant de vie qui gigote, mon dieu ! Où étais-tu ?
GRETA : Je découperai ma tronche et j’en ferai un puzzle à reconstituer.
LA MERE : Et ton frère ? Greta, j’ai peur pour lui. J’ai trouvé dans sa chambre un traité de physique chimie ouvert à la page « comment fabriquer une bombe
artisanale ». Depuis la mort des Maurice, il a l’oeil mauvais. Il est ombre au pays des ombres. En sa présence, on parle de lui à la troisième personne. Il ne sait plus ce
qui lui brûle la gorge.
GRETA : Oh Maman, si seulement je pouvais te confier un secret !
LA MERE : Oh Greta, si seulement tu pouvais me confier un secret ! Ah si j’avais 20 ans mais j’en ai 45.
Où sont passées mes pattes d’éléphant, lunettes oranges et roses cardigans
Doigts écartés en signe de victoire, nous pensions avoir tué les années noires,
Où sont passés les fleurs psychédéliques, les narguilés la céleste musique,
Nous prêchions seulement la paix et l’amour, hélas des années noires est le retour
Ah si j’avais 20 ans, mais j’en ai 45, des remèdes existants, aucun ne me requinque
Contre ménopause, cellulite et arthrose, je veux un corps de nymphe, la gloire un teint de rose…
GRETA : Je crois que je suis amoureuse. LA MERE : Ma petite bestiole. GRETA : Dès qu’il m’arrive quelque chose de bien, tu pleures. LA MERE : De joie ma pouliche, de joie et d’amertume.
Depuis longtemps ma couche est restée vide, les miroirs s’esclaffent en voyant mes rides,
À l'arrière d’une moto cheveux aux vents, je me voyais à jamais sans enfants
Si l’on m’avait dit que j’aurais un fils, dans ces glorieuses années 70,
Et une petite pimbêche enamourée, je crois que de rire j’en aurais pleuré
Ah si j’avais 20 ans, mais j’en ai 45, des remèdes existants aucun ne me requinque
Chirurgie esthétique, massages lymphatiques, je veux un corps de nymphe une parfaite plastique
GRETA : Il est beau comme la mer. LA MERE : J’aurais dû rester ouvrière des premiers temps, ou blanchisseuse. Comme le vaccin, distiller l’effort en vous. L’un est mélancolique, l’autre gambade. Ma chérie, tu vas souffrir… Vous ne savez pas vous défendre, et l’eau se referme sitôt le caillou jeté dedans.