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Il ne me reste qu’à partir puisque ici, je n’ai pas ma place. Je vais partir là où je serai comme tout le monde. Là où tout le monde a du chagrin sur le visage, où tout le monde a le coeur dans les genoux. Où l’on n’a plus de lampe de chevet pour s’aider à s’endormir. Où la seule famille, c’est la même pour tout le monde.
(au public) On ne se reverra jamais. Parce que là-bas, c’est un pays dont on ne revient pas. C’est un pays où j’aurais jamais cru que j’irais un jour. C’est un pays qui n’est sur aucune carte. Où il n’y a pas de voyage organisé. C’est un pays où on fait tout à pied, où on ne vous demande pas vos papiers d’identité. Où même quand on sourit, on a l’air triste. Où on a toujours l’impression qu’on nage dans ses vêtements. C’est un pays où on a presque tous le même nom. Où on mange que des tartes à la chantilly et à la mousse à raser. C’est bien fait pour vous, que je parte. C’est tout ce que vous méritez. Là-bas au moins, on est bien accueilli. Oui, c’est décidé, je pars au pays des hommes qui ont des têtes de clowns sans le vouloir. Et inutile de me suivre… Parce que, de toute façon, y’a une frontière infranchissable pour les gens qui croient que les lampes de chevet, c’est pas humain. Que quand elles sont mortes, y’a qu’à les jeter, y’a qu’à les porter à la déchetterie. Moi, ma lampe, je la range dans ma valise. Je l’abandonne pas sur le bord de la route, comme on abandonne les chiens et les vieux au mois d’août. Je pars. Regardez-moi bien une dernière fois, parce qu’ensuite, vous ne me reverrez plus.

(Il se plante face au public.)

Je vois bien qu’il y en a qui ont honte de ne pas m’avoir adopté, mais c’est trop tard. Je suis en route… Heureusement que j’ai mon parapluie avec moi.

(Il le déplie. Silhouette de dos, parapluie ouvert, valise qui alourdit le corps. Musique. Fumée qui le nappe. On est soudain en route vers le pays des hommes qui ont des têtes de clowns. Les lampes s’allument comme pour créer une atmosphère irréelle.)

Je reconnais plus rien. C’est quoi, ce paysage ? Je suis dans le brouillard ! Je suis plus nulle part. Je suis où ?
(Une voix off) La fée Tu es là où ils se perdent tous.
Lui Qui me parle ?
La fée C’est moi.
Lui Qui, toi ?
La fée Je suis la fée des bras mous, de ceux qui ne s’envolent pas. Je suis la fée de ceux qui pleurent sur leur lampe de chevet.
Lui Ça n’existe pas, les fées.
La fée C’est ce qu’ils disent tous…