Claire :
Il faut vous supplier à genoux, pour garder un peu de ses illusions ? Qu'est-ce que vous voulez ? Qu'on monte tous dans une petite chaloupe et qu'on rame, jusqu'à
l'horizon, jusqu'à épuisement de nos forces, pour que la mer nous engloutisse enfin ? De quoi est-ce que vous voulez nous convaincre ? De la vanité de
l'existence ? De l'absurdité de toute entreprise humaine ?... Peut-être que nous sommes tous des naufragés, parce que les uns et les autres, nous partons sur des
embarcations trop légères ou sur des vaisseaux imposants et prétentieux qui sombrent dès que la mer est un peu grosse. Peut-être que nous recherchons tous un minuscule morceau
de terre où nous sécher, nous réchauffer, trouver un peu de repos. Et alors ? Qu'est-ce que ça peut faire ? Sur le radeau de la Méduse, tout le monde n'a pas
l'air si triste. Je suis sûre que pour certains, c'était le plus beau jour de leur vie. Le plus intense. Laissez-nous espérer, sur notre petit radeau, que nous allons croiser la
route d'un de ces bateaux de course, construits pour défier les éléments et les dominer insolemment... que nous allons être recueillis par des héros qui, pour nous sauver,
renonceront à la victoire. Laissez-nous rêver au plaisir, à la gloire, aux émotions fortes qui vous rendent indifférents à la mort. Nous sommes sur un tout petit morceau
d'épave, oui, mais nous flottons. Ne nous enlevez pas tout espoir de nous en tirer.
Les Naufragés de Guy Zilberstein
Texte publié à L’avant-scène théâtre dans la Collection des quatre-vents.