theatre-contemporain.net

 
vous êtes ici : Accueil Éditions Le Syndrome de Gramsci En savoir plus
 
Partager ce texte » 
 
 
 

Rassurez-vous, je parlerai. Autant reconnaître que je ne peux plus faire autrement. Je vous parlerai pour toutes les raisons que vous savez et pour toutes celles que nous allons découvrir. J'admets que cette décision me surprend : je désirais sans doute la retarder jusqu'à la rendre inutile. En vérité, son motif persiste : il en devient même obsédant. Ne croyez pas qu'un mystère soit en jeu - non, rien qu'une confidence. Il se trouve que je n'aperçois rien, que je subis, que je souffre, et que voilà justement ce qui m'a donné ce visage inexplicable. Aussi, pardonnez-moi, je ne pouvais qu'être évasif, ce qui, je vous l'accorde, n'était pas une raison pour paraître fuyant. Vos reproches m'ont fait un devoir de m'expliquer. Il se peut que j'ai voulu moi-même cette situation pour rendre inévitable l'explication. M'auriez-vous poursuivi si je n'avais souligné ma dérobade d'une expression qui, forcément, allait piquer votre curiosité ? Jamais auparavant, je n'avais parlé du "syndrome de Gramsci", alors que je parle souvent - trop souvent peut-être aujourd'hui - de ce révolutionnaire italien, de ses écrits politiques, de son journal surtout. Vous m'avez concédé qu'il n'existe pas une seule œuvre où l'on sente plus vivement à quel point lecture et réflexion forment le meilleur mélange d'où puisse croître la pensée. Ne soyez pas choquée par le mot "mélange" : il me sert à désigner une opération très concrète. Vous savez que, visuel ou mental, l'espace est pour moi une sorte de terre aérienne, un élément, bref un champ matériel dans l'épaisseur duquel j'essaie d'observer les précipitations produites par les mouvements du regard et de la pensée - oui, avec d'autant plus d'attention que ces choses sont naturellement insaisissables. Vous savez aussi que Gramsci est mort en prison au bout des longues années de détention que lui imposa le régime fasciste dans le but clairement proclamé de l'empêcher de penser... Pourquoi la prison plutôt que la mort ou la drogue ? Sans doute pour faire durer le spectacle de l'empêchement et se donner le plaisir de voir l'adversaire le plus intelligent, donc le plus redoutable, s'affaiblir peu à peu... Une œuvre admirable est née de tout cela alors qu'il ne reste des bourreaux qu'une exemplaire bêtise. (...)

Le Syndrome de Gramsci est paru en 1994 aux éditions P.O.L.