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La Ville

Martin Crimp traduit par Philippe Djian

Texte original : The City

 
 

CHRIS « Quand j’étais jeune — bien plus jeune qu’aujourd’hui — une autre personne pourrait-on dire — que la personne qui écrit ça aujourd’hui — et avant que je ne commence à gagner ma vie comme traductrice - y trouvant refuge comme disait un écrivain “tel un alcoolique trouve refuge dans l’alcoolisme — avant cela je croyais vraiment qu’il y avait…Il fixe un mot. J’arrive pas à lire.

CLAIRE Une ville.

CHRIS Une quoi ?

CLAIRE Une ville.

CHRIS croyais vraiment qu’il y avait — c’est ça — une ville à l’intérieur de moi — une ville immense et variée remplie de squares arborés, de boutiques et d’églises, de rues secrètes, de portes cachées menant à des escaliers grimpant jusqu’à des chambres remplies de lumière où les fenêtres seraient constellées de gouttes de pluie, et où dans chaque petite goutte on verrait la ville entière, à l’envers. Il y aurait des zones industrielles où des trains aériens fileraient devant les fenêtres des usines et des centres de congrès. Il y aurait des écoles où, quand la circulation automobile ralentirait, on pourrait entendre jouer les enfants.
Les saisons dans la ville seraient distinctes : chaudes nuits d’été où chacun dormait la fenêtre ouverte, ou bien restait assis sur son balcon en sousvêtements, buvant une bière du frigo - et en hiver, matins glacés quand la neige s’était installée dans les cours d’immeubles et qu’ils montraient la neige à la télé et que la neige à la télé était la même neige que dans la rue, pelletée sur le bas-côté pour permettre aux habitants de se rendre au travail. Et j’étais persuadée que dans cette ville, dans ma ville, je trouverais une inta… » Il fixe un mot.

CLAIRE Intarissable.

CHRIS une intarissable source de personnages et d’histoires pour alimenter mon travail d’écrivain. J’étais convaincue que pour être écrivain il me suffirait de voyager jusqu’à cette ville — celle à l’intérieur de moi — et de noter ce que j’y découvrirais. »